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Peut-on lutter contre le sionisme ?

vendredi 13 mars 2009


A l’occa­sion de l’atta­que de Gaza par l’armée israé­lienne, la confu­sion a encore été entre­te­nue entre dénon­cia­tion du sio­nisme et anti­sé­mi­tisme. Si l’on ne peut nier que des propos et pan­car­tes anti­sé­mi­tes ont flétri les cor­tè­ges, ils ont été plus que montés en épingle. Jouant du sinis­tre sou­ve­nir du géno­cide, cer­tains média et pen­seurs/ses auto-pro­cla­més assi­mi­lent toute cri­ti­que de l’État d’Israël et du sio­nisme à des déli­res néga­tion­nis­tes ou anti­sé­mi­tes. Par là même, ils/elles ne font qu’ampli­fier le pré­tendu conflit de civi­li­sa­tion qui les fait vivre média­ti­que­ment. Mais au fond, qu’est-ce que le sio­nisme ?

Qu’est-ce que le sionisme ?

Le mou­ve­ment sio­niste prône l’exis­tence d’un État juif. Il nait en Europe à la fin du XIXème siècle comme une réponse aux pogroms de l’Europe de l’est, aux per­sé­cu­tions et au pas­sage à l’ouest de l’anti­ju­daïsme à l’anti­sé­mi­tisme [1]. Le sio­nisme, comme la plu­part des natio­na­lis­mes, est lié à un état de per­sé­cu­tion d’un peuple. Le géno­cide nazi lui donne une réa­lité encore plus dou­lou­reuse, une valeur d’exem­ple. Si aujourd’hui l’État sio­niste est pré­senté comme devant néces­sai­re­ment être implanté en Palestine, cela n’a pas tou­jours été le cas. Ainsi, à la fin du XIXème siècle, cer­tains réflé­chis­sent à l’ins­tal­la­tion de cet État juif à Madagascar, en Argentine, en Ouganda, etc. Theodor Herzl (1860-1904), fédé­ra­teur du mou­ve­ment sio­niste, a d’abord défini en 1896 les trois prin­ci­pes fon­da­men­taux du sio­nisme (exis­tence d’un peuple juif, impos­si­bi­lité de son assi­mi­la­tion par d’autres peu­ples, d’où la néces­sité d’un État juif). Ce n’est que l’année sui­vante qu’un qua­trième prin­cipe est ajouté, celui du « droit au retour » des Juifs/ves en Palestine. Encore convient-il de pré­ci­ser que ce qua­trième prin­cipe n’a pas signi­fié que l’État juif devait obli­ga­toi­re­ment être situé en Palestine.

Pour autant, le sio­nisme n’a pas été la seule réponse aux per­sé­cu­tions anti­sé­mi­tes. Nombre de per­son­nes consi­dé­rées comme juives ont fait le choix d’un mili­tan­tisme dans des orga­ni­sa­tions non juives, d’autres se sont repliées sur les valeurs reli­gieu­ses tra­di­tion­nel­les, d’autres encore se sont bat­tues pour un État ou une zone d’auto­no­mie juive au Yiddish Land en Europe orien­tale où les popu­la­tions juives étaient les plus nom­breu­ses. Le Bund, orga­ni­sa­tion marxiste, est le plus connu des partis de cette ten­dance. Il par­ti­cipe à l’émergence de struc­tu­res d’auto­dé­fense juives face aux pogroms qui étaient encore acti­ves lors de la résis­tance aux nazis dans le ghetto de Varsovie. Aujourd’hui pour­tant, le sio­nisme, par­ti­cu­liè­re­ment depuis que nombre de reli­gieux se sont ral­liés à lui, est pré­senté comme la seule expres­sion d’un mou­ve­ment juif.

Le retour vers « la terre pro­mise », la « terre des ancê­tres » est un leit­mo­tiv lan­ci­nant du sio­nisme y com­pris dans une ver­sion laï­ci­sée. Tout par­ti­rait de ce que le peuple juif aurait été dis­persé dans tout le bassin médi­ter­ra­néen lors de la dia­spora. Outre que nombre d’archéo­lo­gues israé­liens ont montré que les his­toi­res de la Bible ne sont pas paro­les d’évangiles et que l’iden­tité eth­ni­que juive est plus que dou­teuse, l’his­to­rien Shlomo Sand, dans Comment le peuple juif fut inventé, démonte le mythe. La très grande dis­per­sion des Juifs à tra­vers l’Europe serait le fait du grand succès du judaïsme à l’époque et de son carac­tère pro­sé­lyte. De nom­breux sujets de l’Empire romain s’y seraient alors conver­tis. Si selon l’his­toire offi­cielle, les Juifs/ves d’aujourd’hui sont les des­cen­dan­tEs du peuple de Judée, Sand expli­que que les prin­ci­paux des­cen­dan­tEs de ce peuple de Judée sont… les PalestinienNEs. Dès lors, la dimen­sion eth­ni­que de la judéité n’a pas de sens. Le judaïsme n’est qu’affaire de culture et de reli­gion. Israël en tant que “l’État du peuple juif” est donc fondé sur des fari­bo­les eth­ni­ques et reli­gieu­ses.

De la colonisation à l’Etat

L’immi­gra­tion juive en Palestine (Aliyah) débute vers 1880 et s’accé­lère après la décla­ra­tion Balfour de 1917 qui pré­pare la reconnais­sance d’un “foyer natio­nal juif” en Palestine sous mandat anglais (1918-1948). Précisons qu’au même moment, les mêmes négo­cia­teurs anglais pro­met­taient aux Arabes, jusqu’alors sous tutelle turque, un État arabe. De 1918 à 1948, la popu­la­tion juive de Palestine passe de 80.000 à 650.000. C’est la grande période des achats de terres et de l’expé­ri­men­ta­tion socia­li­sante dans les Kibboutzim. Après la guerre et le géno­cide, l’Aliyah reprend, la puis­sance colo­niale anglaise est dépas­sée par les évènements et les pays occi­den­taux, vague­ment hon­teux face à la Shoah, ne sont pas mécontents de se sou­la­ger en “expor­tant le pro­blème juif”. En 1947, la pre­mière guerre israélo-arabe com­mence et l’État d’Israël est pro­clamé en 1948. A la fois par souci de pro­tec­tion et inti­me­ment per­sua­dés d’être les “légi­ti­mes” pro­prié­tai­res de la terre d’Abraham, les sio­nis­tes vic­to­rieux pou­vaient éjecter les squat­ters arabes (soit direc­te­ment par la vio­lence, soit indi­rec­te­ment en lais­sant cir­cu­ler les pires rumeurs). A partir de 1967, les ter­ri­toi­res pales­ti­niens ont encore été gri­gno­tés par les colo­nies. Au gré des guer­res israélo-arabes, dans un contexte de guerre froide puis de lutte contre “l’empire du mal” ter­ro­risto-musul­man, l’État sio­niste devient la tête de pont du bloc occi­den­tal au Proche Orient ce qui ne fait qu’aggra­ver les anta­go­nis­mes.

Le mou­ve­ment sio­niste est et a été mul­ti­ple : popu­laire et bour­geois, de droite ou de gauche, et même liber­taire. Il a incarné une cer­taine forme de pro­gres­sisme que l’on retrouve par exem­ple dans La Tour d’Ezra (1946) de Koestler sur l’expé­rience de la com­mu­nauté socia­li­sante du Kibboutz. Aujourd’hui, l’un des argu­ments les plus fré­quem­ment uti­li­sés par les sio­nis­tes et leurs sou­tiens est qu’Israël est la seule démo­cra­tie du Proche Orient. Pourtant, à l’inté­rieur même de l’espace israé­lien, les Arabes sont des citoyen­NEs de seconde zone voués à la sus­pi­cion per­ma­nente. Le poids électoral crois­sant de l’extrême droite sio­niste risque de ren­for­cer cette dérive. Israel Beytenou a obtenu 12% des voix aux der­niè­res élections deve­nant la troi­sième force poli­ti­que du pays et son leader, Liberman, consi­dère les Arabes israé­lien­NEs comme des enne­miEs de l’inté­rieur et pro­pose d’expul­ser celles et ceux qui ne prê­te­raient pas ser­ment d’obéis­sance au sys­tème qui les opprime. Enfin, les bar­riè­res de clas­ses et d’ori­gine n’ont pas été abo­lies au sein de la société sio­niste. Ainsi, parmi les popu­la­tions juives, on note que les des­cen­dan­tEs des Ashkénazes venus d’Europe sont lar­ge­ment favo­ri­sés par rap­port aux Séfarades [2] issus du monde arabe, sans parler de celles et ceux venus de la Corne de l’Afrique.

Contre tous les nationalismes

A ce stade nous pou­vons déjà répon­dre à la ques­tion ini­tiale, peut-on encore lutter contre le sio­nisme ? La réponse est évidemment oui. Luttant contre tous les natio­na­lis­mes, le sio­nisme ne peut faire excep­tion à la règle. C’est d’autant plus néces­saire que cette idéo­lo­gie est uti­li­sée pour oppres­ser les popu­la­tions pales­ti­nien­nes. Encore convient-il de pré­ci­ser, en lais­sant de côté la ques­tion de l’État, que tou-te-s celles et ceux qui y rési­dent, juifs ou arabes, ont la même légi­ti­mité à rester en Palestine. Ce posi­tion­ne­ment n’est cepen­dant pas aussi aisé qu’il pour­rait le paraî­tre. En pre­mier lieu parce que l’anti­sio­nisme est devenu pour cer­tains un para­vent pra­ti­que pour de réels déli­res anti­sé­mi­tes. D’autre part, parce que les orga­ni­sa­tions sio­nis­tes met­tent le paquet en terme de pro­pa­gande, en ten­tant sys­té­ma­ti­que­ment d’assi­mi­ler les cri­ti­ques contre l’État israé­lien à de l’anti­sé­mi­tisme. Depuis la guerre du Liban, le Mossad (ser­vi­ces secrets israé­liens) a ainsi créé un ser­vice de cyber-lutte – appelé GIYUS [3] - offrant plus de 100.000 logi­ciels pour per­met­tre aux “sup­por­ters” d’Israël de le défen­dre sur le net selon la méthode pré­cé­dem­ment décrite. Résultat : la crainte d’être asso­cié à un cou­rant anti­sé­mite et la par­ti­ci­pa­tion de struc­tu­res et d’indi­vi­duEs dou­teux à la lutte pro-pales­ti­nienne décou­ra­gent bon nombre de mili­tan­tEs. Nous refu­sons quant à nous de rester pri­son­nie­rEs du cadre étroit du pseudo conflit de civi­li­sa­tion et des entre­pri­ses de dés­in­for­ma­tion. Il n’est pas ques­tion de lais­ser pros­pé­rer aucun natio­na­lisme ni aucune oppres­sion.

Et c’est au sein même de la popu­la­tion israé­lienne que le sio­nisme doit être com­battu, car il imprè­gne tout. Les rai­sons en sont mul­ti­ples : mémoire du géno­cide ren­for­cée par les pogroms qui ont pu durer jusqu’aux années 1960-1970 en Europe orien­tale, sen­ti­ment d’encer­cle­ment au milieu de popu­la­tions voi­si­nes hos­ti­les, éducation, médias, classe poli­ti­que una­ni­me­ment sio­niste... L’armée jouant un rôle majeur puis­que touTEs les IsraélienNEs, à l’excep­tion nota­ble des PalestinienNEs de 1948, sont enrô­lés deux ou trois ans pour le ser­vice mili­taire, puis doi­vent servir un mois par an en tant que réser­vis­tes. Affectées aux zones fron­ta­liè­res, ces recrues exé­cu­tent des ordres igno­bles - dictés par leur hié­rar­chie mili­tai­res qui trouve dans le sio­nisme sa prin­ci­pale raison d’exis­ter - et sont en retour très expo­sées à la révolte pales­ti­nienne. Dès lors, il n’est pas sur­pre­nant en période de guerre de voir les famil­les encou­ra­ger les métho­des les plus dures et les plus inhu­mai­nes (bom­bar­de­ment aérien notam­ment), qui sont également les moins dan­ge­reu­ses pour leurs enfants-bidas­ses. Dans ces condi­tions la lutte des IsraélienNEs pour la paix, les luttes conjoin­tes de PalestinienNEs et d’IsraélienNEs contre la colo­ni­sa­tion et le mur de sépa­ra­tion (et nom­ment l’action des Anarchistes contre le mur), le mou­ve­ment des Refuzniks (appe­léEs ou anciens sol­da­tEs qui refu­sent de servir l’armée, tout du moins en ter­ri­toi­res occu­pés), même si elles res­tent ultra-mino­ri­tai­res et pas toutes diri­gées contre le sio­nisme, sont encou­ra­gean­tes.

Notes

[1L’anti­ju­daïsme est la haine de la reli­gion juive et de celles et ceux qui la pra­ti­quent en ce qu’ils seraient les assas­sins de Jésus. Quoi que parés de toutes les tares (ava­rice, tra­hi­son, etc.) ils peu­vent être conver­tis. Au contraire, l’anti­sé­mi­tisme défi­nit une « race juive » extra euro­péenne « donc » inas­si­mi­la­ble bien vite appa­ren­tée à un « chan­cre », une « bac­té­rie » nui­si­ble aux autres « races ». L’anti­sé­mi­tisme est donc géno­ci­daire par essence.

[2Sur cette ques­tion lire Ella Shohat : Le sio­nisme du point de vue de ses vic­ti­mes juives (Les séfa­ra­des en Israël), 2006 pour la tra­duc­tion fran­çaise.

[3Pour plus d’infos sur GIYUS (Give Israel Your United Support), le site : http://giyus.org/fr et une ana­lyse parue sur Indymedia Lille : « Cyber guer­riers et cyber guerre, giyus contre les sites alters » : http://lille.indy­me­dia.org/arti­cle1...


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