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Aux Antilles : des luttes à soutenir… et à étendre !

vendredi 13 mars 2009


"La force de ce mou­ve­ment est d’avoir su orga­ni­ser sur une même base ce qui jusqu’alors s’était vu dis­joint, voire isolé dans la cécité caté­go­rielle – à savoir les luttes jusqu’alors inau­di­bles dans les admi­nis­tra­tions, les hôpi­taux, les établissements sco­lai­res, les entre­pri­ses, les col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­ria­les, tout le monde asso­cia­tif, toutes les pro­fes­sions arti­sa­na­les ou libé­ra­les..."

Manifeste pour les "pro­duits" de haute néces­sité
(février 2009)

Le feu aux poudres : pwofitasyon et racisme séculaire

Du 20 jan­vier au 5 mars, les tra­vailleu­ses et tra­vailleurs de Guadeloupe ont mené une grève géné­rale contre les pro­fits abu­sifs et plus lar­ge­ment contre le contrôle de l’économie par les famil­les de la bour­geoi­sie Béké. Ces des­cen­dan­tEs des plan­teurs fran­çais blancs arri­vés au XVIIe et XVIIIe siècle se sont aujourd’hui reconver­tiEs essen­tiel­le­ment dans la grande dis­tri­bu­tion (super­mar­chés et vente auto­mo­bile), mais l’iné­ga­lité économique et sociale demeure criante : 1 % de la popu­la­tion pos­sède près de la moitié des terres et des gran­des sur­fa­ces. Depuis l’abo­li­tion de l’escla­vage, la domi­na­tion économique se déguise désor­mais sous les traits du sala­riat, mais ce sont tou­jours les mêmes qui tirent les ficel­les. Et plus on monte vers le sommet de la pyra­mide sociale, plus les peaux sont clai­res.

Le col­lec­tif qui mène la grève, le LKP pour « Lyannaj kont Pwofitasyon » (tra­duc­tion "alliance contre le vol et les pro­fits abu­sifs"), est un ensem­ble de 49 asso­cia­tions syn­di­ca­les, poli­ti­ques, asso­cia­tions de consom­ma­teurs et asso­cia­tions cultu­rel­les. Il a déposé (un mois avant le début de la grève géné­rale, et per­sonne n’a jugé bon de s’en préoc­cu­per) un cahier de 146 reven­di­ca­tions répar­ties sur 10 cha­pi­tres dans lequel la ques­tion de la vie chère ne cons­ti­tue qu’un point parmi d’autres. Ces cha­pi­tres concer­nent autant l’éducation, la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, l’emploi, la ques­tion des droits syn­di­caux et liberté syn­di­ca­les, les ser­vi­ces publics etc., que la ques­tion deve­nue très média­ti­que de la pwo­fi­ta­syon : il par­court pour ainsi dire l’ensem­ble des domai­nes de la société.

La grève aura cepen­dant réussi cela : mettre en lumière les marges abys­sa­les que tirent les Békés au détri­ment des tra­vailleur­SEs antillai­sES. En Guadeloupe, on cons­tate, pour les mêmes ensei­gnes et pour les mêmes pro­duits, des écarts de plus de 100% que les frais de trans­port ne jus­ti­fient pas. Les dif­fé­ren­ces de prix cons­ta­tées res­sem­blent donc plutôt for­te­ment à du vol orga­nisé. Plus lar­ge­ment, sur le plan économique, le sec­teur indus­triel aux Antilles demeure très limité à cause des poli­ti­ques héri­tées de l’époque colo­niale. Il s’est agi - et il s’agit encore - d’ache­ter tous les pro­duits « finis » à la métro­pole et de ne pro­duire sur place que des matiè­res pre­miè­res, en l’occur­rence la canne à sucre et quel­ques cultu­res frui­tiè­res.

Quand la morgue de classe trépasse

En mai 67, en Guadeloupe, les reven­di­ca­tions syn­di­ca­les s’étaient déjà mêlées aux reven­di­ca­tions poli­ti­ques. Quelques années après l’indé­pen­dance de l’Algérie (1962), une ving­taine d’années après la dépar­te­men­ta­li­sa­tion de la Guadeloupe jusque là colo­nie fran­çaise, les ouvrie­rEs gua­de­lou­péen­NEs deman­dent alors une aug­men­ta­tion sala­riale de 2,5%. Les négo­cia­tions échouent et débou­chent sur un mou­ve­ment de révolte qui entraîne une mani­fes­ta­tion devant les portes de la cham­bre du com­merce et de l’indus­trie de Pointe-à-Pitre les 26 et 27 mai. Les forces de l’ordre appe­lées sur les lieux tirent, entraî­nant des affron­te­ments dans toute la ville. Le nombre de vic­ti­mes reste, jusqu’à nos jours, sujet à cau­tion. On parle en effet dans les jours qui sui­vent de cinq morts. En 1985 (18 ans plus tard !), suite aux nom­breu­ses inter­pel­la­tions du gou­ver­ne­ment, les chif­fres offi­ciels font état de 87 morts. Aujourd’hui encore, les GuadeloupéenNEs n’ont pas accès aux docu­ments de l’époque, clas­sés secret défense pour encore 10 ans, jusque 2017… Pourquoi ? Tout sim­ple­ment parce que des res­pon­sa­bles de ce mas­sa­cre sont encore vivants.

Malgré les bal­bu­tie­ments de l’Histoire, le gou­ver­ne­ment fran­çais et sa marion­nette Yves Jego se refu­sent tou­jours à reconnaî­tre la ques­tion poli­ti­que sous-jacente : celle de la tutelle blan­che sur la société antillaise (tutelle qui, sous l’effet de vague pro­vo­quée par la grève, est également mise à mal à la Réunion et en Guyane). Soucieux de ne pas heur­ter le patro­nat local, l’Etat réaf­firme à plu­sieurs occa­sions son simple rôle de gen­darme : « ce n’est pas à l’Etat de négo­cier sur les salai­res », a t-on entendu à plu­sieurs repri­ses, notam­ment après la mas­ca­rade de l’aller-retour éclair d’Yves Jego à Paris. On le sait depuis un moment main­te­nant, lorsqu’une ques­tion sociale est mise sur la table, l’Etat se contente d’envoyer des signaux forts à la clique capi­ta­liste. Au pro­gramme : ren­forts de bleu­saille et de bidasse : plus de 4000 CRS fraî­che­ment débar­qués de la « métro­pole » début février, et uti­li­sa­tion du couvre-feu pré­fec­to­ral, comme en Martinique cette nuit du 26 février. Too much ? En tous cas de plus en plus cou­rant lorsqu’il s’agit de cri­mi­na­li­ser les opé­ra­tions de bar­ra­ges rou­tiers et d’endi­guer la pra­ti­que pour­tant réjouis­sante du pillage des gran­des ensei­gnes. Cette stra­té­gie de la ten­sion menée par le pou­voir a fait un mort dans des cir­cons­tan­ces qui res­tent à élucider et, au total, une soixan­taine de per­son­nes arrê­tées, sou­vent parce qu’elles se tenaient sur des bar­ra­ges rou­tiers. L’immense majo­rité des inter­pel­léEs a depuis été relâ­chée grâce à la pres­sion popu­laire de la foule massée paci­fi­que­ment devant la police et le tri­bu­nal de Pointe-à-Pitre.

Et puis, pour en reve­nir à ce bon vieux Yves Jego, il aurait lâché à un jour­na­liste qu’« en métro­pole pré­vaut un esprit car­té­sien, ici la men­ta­lité est plutôt folk­lo­ri­que ». « Le folk­lore dans ta face ! » pour­rait-on dire lorsqu’on cons­tate la puis­sance du mou­ve­ment : on a estimé à 100.000 le nombre de mani­fes­tan­tEs régu­lie­rEs en Guadeloupe, sur une popu­la­tion totale de 450.000 habi­tan­tEs… Pas mal ! Faites bouillir le tout pen­dant plus de 5 semai­nes et vous obte­nez le triom­phe de la grève géné­rale contre les empoi­son­neurs capi­ta­lis­tes et poli­ti­ques coa­li­sés. Et c’est usine par usine que le LKP a fait en sorte d’arra­cher les signa­tu­res des ins­tan­ces patro­na­les, his­toire que le MEDEF ne se débine pas une fois de plus.

Mystifications médiatiques

Lorsqu’au moins un quart de la popu­la­tion sou­tient acti­ve­ment une grève, il devient plus dif­fi­cile pour le pou­voir média­ti­que de chan­ter l’éternelle com­plainte de l’usager désa­busé. Et pour­tant ce n’est pas faute d’avoir essayé. Premier cou­plet, celui de l’économie exsan­gue… et du consom­ma­teur pris en otage. « Il faudra des années à la Guadeloupe pour se remet­tre de cette grève », « les super­mar­chés sont fermés, les­Gua­de­lou­péen­NEs sont asphyxiéEs et meu­rent de faim ». C’est oublier que la grève (et d’autant plus une grève qui dure) est syno­nyme avant toute chose d’orga­ni­sa­tion. En l’occur­rence en Guadeloupe, des mar­chés popu­lai­res sont orga­ni­sés devant les piquets de grève et un peu par­tout. Les pro­duc­teurs y ven­dent leurs den­rées aux prix aux­quels les super­mar­chés les leur achè­tent d’habi­tude. Conséquence : ils ne per­dent pas leur récolte ni leur reve­nus. Et le por­te­feuille du consom­ma­teur appré­cie puis­que les marges exor­bi­tan­tes de la grande dis­tri­bu­tion ne sont plus là ! Quand on tient les comp­tes, la seule partie qui prend des coups, au final, c’est le patro­nat. Et c’est bien pour ça qu’on fait grève, parce qu’un capi­ta­liste n’entend que le cri du por­te­feuille qui se déplume, pen­dant que son com­plice le jour­na­liste simule le chant du cygne qui se meurt.

Autre cou­plet stig­ma­ti­sant que l’on a tenté de nous faire chan­ter : celui d’une mobi­li­sa­tion à l’arrière-pensée xéno­phobe. En ligne de mire, des slo­gans comme « La Gwadloup sé tan-nou, la Gwadloup sé pa ta yo. Yo péké fè sa yo vlé, adan péyi an-nou »1 qui res­sem­ble comme deux gout­tes d’eau à notre « Tout est à nous, rien est à eux ! Tout ce qu’ils ont ils l’ont volé ! ». Il faut cepen­dant être aveu­gle ou d’une sacrée mau­vaise foi pour ne pas voir, d’ abord, que ce slogan s’ins­crit dans un contexte colo­nial et qu’il a donc une dimen­sion autre­ment plus signi­fi­ca­tive que la simple affir­ma­tion natio­na­liste, et, ensuite, que ce slogan dépasse la dua­lité du noir et du blanc pour viser les res­pon­sa­bles de la pwo­fi­ta­syon, peu importe leur cou­leur. Malgré la très grande hété­ro­gé­néité du LKP, le mou­ve­ment a en effet réussi à se fédé­rer sur des bases de clas­ses, et c’est bien là ce qui nous inté­resse. Et les GuadeloupéenNEs n’échangeront pas, sous pré­texte de race, une pwo­fi­ta­syon blan­che contre une pwo­fi­ta­syon noire. Dernier cou­plet de ce mau­vais réqui­si­toire, la polé­mi­que atti­sée par toutes les forces les plus réac­tion­nai­res du pays autour des deux phra­ses pro­non­cées par Elie Domota, le leader du LKP. C’est pour avoir dit « soit ils appli­que­ront l’accord, soit ils quit­te­ront la Guadeloupe » puis « nous ne lais­se­rons pas une bande de békés réta­blir l’escla­vage » que le par­quet de Point-à-Pitre a annoncé l’ouver­ture d’une enquête judi­ciaire pour inci­ta­tion à la haine raciale, et que le porte-parole de l’Ump et Le Figaro ont conjoin­te­ment tiré à bou­lets rouges sur la « tyran­nie » du LKP. Criminalisation ? Opprobre ? Relents de néo­co­lo­nia­lisme ? Les trois mon capi­taine.

Là-bas, ici, partout !

Pragmatiquement, l’issue de la lutte sociale en Guadeloupe cons­ti­tue un pas his­to­ri­que : l’ensem­ble des reven­di­ca­tions ont en effet été entiè­re­ment satis­fai­tes. Depuis com­bien de temps n’avait-on pas eu une lutte capa­ble d’arra­cher 200 euros d’aug­men­ta­tion d’un coup d’un seul ? Et puis, si cela n’empê­chera pas les tra­vailleu­rEU­SEs gua­de­lou­péen­NEs de retour­ner au cha­grin pour engrais­ser plus gros que lui, le succès de la grève géné­rale augure, espé­rons-le l’essor de nou­vel­les luttes encore plus offen­si­ves. Pendant la grève, les « rendez-vous de la colère », tous les samedi après-midi à Lille, ont déjà permis à des syn­di­ca­lis­tes et à des mili­tan­tEs poli­ti­ques d’affi­cher leur soli­da­rité avec les mou­ve­ments gua­de­lou­péen et mar­ti­ni­quais… et le mot d’ordre com­mence à tour­ner. Plus lar­ge­ment, et comme bien sou­vent en temps de grève, le recul pris avec le quo­ti­dien s’est également cris­tal­lisé en échanges et en prise de posi­tions nou­vel­les. Parmi celles qui fleu­ris­sent actuel­le­ment, le Manifeste pour les « pro­duits » de haute néces­sité. Signé de la plume de neufs intel­lec­tuels antillais, il porte comme affir­ma­tion la « très haute néces­sité [...] de s’ins­crire dans une contes­ta­tion radi­cale du capi­ta­lisme contem­po­rain qui n’est pas une per­ver­sion mais bien la plé­ni­tude hys­té­ri­que d’un dogme » et l’idée que « ce mou­ve­ment se doit donc de fleu­rir en vision poli­ti­que, laquelle devrait ouvrir à une force poli­ti­que de renou­vel­le­ment et de pro­jec­tion apte à nous faire accé­der à la res­pon­sa­bi­lité de nous-mêmes par nous-mêmes et au pou­voir de nous-mêmes sur nous-mêmes ». Une lutte anti-capi­ta­liste et portée par les tra­vailleur­SEs eux-mêmes dites-vous ? En ces temps de pré­ten­due crise mon­diale, espé­rons en effet par­ve­nir d’ici peu à une riposte poli­ti­que et phi­lo­so­phi­que glo­ba­li­sée.


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