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Nouvelles des luttes antipatriarcales

vendredi 13 mars 2009


Dimanche 8 mars der­nier, je croise un pote à l’Univers, à l’occa­sion de la pro­jec­tion de « I was a Teenage Feminist ». Il me ren­carde pour le len­de­main, au plan­ning fami­lial avenue Kennedy à Lille, pour un cours délo­ca­lisé de rap­ports sociaux de sexe. C’est vrai que c’est aussi un peu la grève dans les uni­ver­si­tés.

Trouvant l’ini­tia­tive plus que chouette, je me retrouve le len­de­main parmi une quin­zaine d’étudiantEs de deuxième année de socio… dom­mage que le comité soit aussi res­treint. La démar­che est d’autant plus salu­taire que l’actua­lité des plan­nings fami­liaux est quel­que peu assom­brie par la coupe bud­gé­taire de 42% annon­cée par Hortefeux (tiens, encore lui). Les inci­den­ces de ces res­tric­tions finan­ciè­res sont bel et bien idéo­lo­gi­ques, insis­tent les deux mili­tan­tes du Planning qui ani­ment la séance. Par ce biais, le gou­ver­ne­ment remet en cause les mis­sions his­to­ri­ques du Planning fami­lial, coupe l’accès de la popu­la­tion à l’infor­ma­tion et au savoir et détruit tou­jours un peu plus de lien social. Pas ren­ta­ble. A vrai dire, les ques­tions de pré­ven­tion et de sen­si­bi­li­sa­tion ne sem­blent pas cons­ti­tuer une prio­rité des gou­ver­ne­ments anti-sociaux qui se suc­cè­dent. Une dis­po­si­tion légale établit la maigre exi­gence de 3 séan­ces d’« éducation à la vie affec­tive et sexuelle » sur l’ensem­ble de la sco­la­rité. En l’absence de moyens (et de décrets d’appli­ca­tions), cette dis­po­si­tion a en fait une réa­lité très varia­ble. Malgré le manque de moyens, le rap­port d’acti­vité du Planning de Lille montre une fré­quen­ta­tion en hausse en 2008. Par ailleurs, 50% des gens qui s’adres­sent aux conseillè­res du plan­ning fami­lial (ce sont en grande majo­rité des femmes qui l’ani­ment) sont des étudiantEs. Mais quel­les sont exac­te­ment les acti­vi­tés d’un Planning fami­lial ? Ce n’est pas uni­que­ment un lieu de dis­pense des moyens de contra­cep­tion et des tests de gros­sesse, mais aussi un lieu d’écoute, d’infor­ma­tion et de pré­ven­tion de la vio­lence, du sexisme et de l’homo­pho­bie. A Lille, le Planning assure également des visi­tes médi­ca­les et ce n’est pas rien, si l’on compte qu’il faut en moyenne 3 mois pour avoir un rendez-vous chez unE gyné­co­lo­gue et qu’au Planning on obtient un rendez-vous en 10 jours, en moyenne.

Seule la lutte paie

Depuis 1956 et les pre­miè­res « Maternités heu­reu­ses » (clan­des­ti­nes), l’his­toire du Planning fami­lial est étroitement liée à celle des luttes fémi­nis­tes. Volonté de maî­trise de sa sexua­lité, luttes pour l’acces­si­bi­lité aux moyens de contra­cep­tion s’y affir­ment pré­co­ce­ment.... et dans l’illé­ga­lité jusque 1967. 1967 c’est aussi la date de la loi Neuwirth qui léga­lise l’accès aux moyens de contra­cep­tion, alors que l’avor­te­ment est tou­jours consi­déré comme un crime. Conséquence, les avor­te­ments clan­des­tins met­tent la santé des femmes en péril, se réa­li­sent la plu­part du temps avec des moyens pré­cai­res, sauf pour celles qui ont les moyens de s’offrir les cli­ni­ques suis­ses. La morale domi­nante, catho­li­que et lar­ge­ment façon­née par les hommes, sou­tient que la léga­li­sa­tion de l’avor­te­ment est syno­nyme de léga­li­sa­tion de condui­tes « non-res­pon­sa­bles » et assi­mile clai­re­ment les femmes qui maî­tri­sent leur sexua­lité à des pros­ti­tuées. C’est à cette époque que de nom­breu­ses fémi­nis­tes, notam­ment par le biais du Mouvement de Libération des Femmes (MLF), com­men­cent à reven­di­quer publi­que­ment le fait de s’être faites avor­ter à l’étranger. Le mani­feste des « 343 salo­pes » est signé par des femmes de renom : Simone de Beauvoir, Gisèle Halimi etc. Des bus sont orga­ni­sés vers des pays où l’avor­te­ment est légal, et revê­tus de ban­de­ro­les du type « nous par­tons nous faire avor­ter en Allemagne ». En 1975, la loi Veil, à l’ori­gine tem­po­raire (fait extra­or­di­naire pour une loi) est votée pour une durée de 5 ans, mais aux dires de beau­coup de mili­tan­tes, elle ne va pas assez loin. Par exem­ple, et bien que cela fasse partie des pro­mes­ses de cam­pa­gne (non tenues) de Mitterrand, il faudra atten­dre les mani­fes­ta­tions de 1982 pour que l’IVG soit rem­bour­sée. Comble de l’hypo­cri­sie, un fond à part entière de la Sécu sera alors créé, le « crédit pour l’avor­te­ment », his­toire de calmer les esprits de ceux et celles qui ne veu­lent pas coti­ser pour une pra­ti­que, pour­tant libé­ra­trice, qu’illes condam­nent. De plus, il faut atten­dre 2001 pour que soit aban­don­née l’obli­ga­tion d’entre­tien social préa­la­ble à l’avor­te­ment (excep­tion faite encore aujourd’hui pour les mineu­res). Ces entre­tiens étaient jusqu’alors trop sou­vent l’occa­sion pour des inter­lo­cu­teurs mal­hon­nê­tes de dis­sua­der les femmes d’avor­ter et de leur faire la morale. C’est également en 2001 que le délai pour se faire avor­ter passe de 12 à 14 semai­nes depuis les der­niè­res règles (il est de 22 semai­nes en Hollande, si bien que 31 « lil­loi­ses » ont du être orien­tées vers une cli­ni­que hol­lan­daise en 2008). Surtout, la loi Veil fut mal­heu­reu­se­ment mar­quée par le com­pro­mis avec les enne­mis du droit des femmes et avec la morale chré­tienne. Par l’ins­tau­ra­tion d’une « clause de cons­cience », les méde­cins ne sont pas obli­gés de pra­ti­quer l’avor­te­ment. Conséquence, la pra­ti­que de l’IVG devient fonc­tion du mili­tan­tisme des méde­cins et il per­dure, dans cer­tai­nes régions, de véri­ta­bles déserts d’hôpi­taux pra­ti­quant l’IVG, ce qui oblige alors les femmes à se tour­ner vers des cli­ni­ques et donc de payer un acte pour­tant censé être gra­tuit. De fait, aujourd’hui, les jeunes méde­cins ne sont pas tou­jours formés pour pra­ti­quer des IVG et la gyné­co­lo­gie est de moins en moins pensée comme une spé­cia­lité dans les facultés de méde­cine… Des luttes socia­les aux luttes inter­nes aux ins­ti­tu­tions, la réa­lité du droit à l’avor­te­ment reste dépen­dante des rap­ports de force que nous sommes capa­bles de sou­te­nir.

Agir contre l’institution patriarcale

La légis­la­tion concer­nant l’IVG est cons­tam­ment remise en cause. C’est un peu comme le droit du tra­vail : le droit des femmes, lorsqu’il n’y a per­sonne pour le défen­dre, a tou­jours ten­dance à être tiré vers le bas. Aujourd’hui des méde­cins pétris d’a priori moraux vont jusqu’à refu­ser de pres­crire la pilule du len­de­main ou le sté­ri­let. Parallèlement, l’ordre des phar­ma­ciens fait pres­sion depuis quel­que années pour obte­nir sa propre « clause de cons­cience ». Aujourd’hui, la légis­la­tion fran­çaise réin­tro­duit par tou­ches la ques­tion du « statut du fœtus » : le risque de voir l’avor­te­ment assi­milé à un crime est tou­jours pesant. Dans cer­tains pays euro­péens (Irlande, Malte, Pologne…) l’avor­te­ment est tou­jours inter­dit. Malte par exem­ple, exige la non-inter­ven­tion de l’Union Européenne dans les domai­nes du divorce (inter­dit là-bas) et de l’IVG. Plus lar­ge­ment, tout ce qui concerne le droit des femmes, à l’échelle ins­ti­tu­tion­nelle, demeure frag­menté. L’action publi­que, quand elle existe, est émiettée. Premier exem­ple, le volet qui concerne la vio­lence faite aux femmes est caché dans celui plus large de la « lutte contre les dis­cri­mi­na­tions ». Nulle part, on ne reconnaît la vio­lence à part entière faite aux femmes, parce que ce sont des femmes. Deuxième exem­ple, la pré­ven­tion sco­laire contre l’homo­pho­bie, gérée à l’échelle du rec­to­rat, c’est, à Lille, une per­sonne, sans décharge par­ti­cu­lière, et sans moyens. Et puis, comme nous l’ont indi­qué les mili­tan­tes du Planning lil­lois, si la mixité à l’école a été décré­tée, ce fut plus dans un souci d’économies de moyens que par véri­ta­ble réflexion phi­lo­so­phi­que.

Face à ces ten­dan­ces réac­tion­nai­res, le Planning fami­lial s’affirme comme une struc­ture mili­tante, qui reven­di­que sta­tu­tai­re­ment son fémi­nisme et qui a réussi à se débar­ras­ser de ses pro­blè­mes inter­nes de hié­rar­chie hommes/femmes. On y défend une vision pro­gres­siste de la non-mixité tem­po­raire iden­ti­que à celle qui pré­vaut dans l’anar­cha-fémi­nisme : il s’agit pour les femmes de pou­voir se retrou­ver, et sur­tout de pou­voir s’expri­mer sans crain­dre les remar­ques ou mêmes les juge­ments taci­tes des hommes en pré­sence. On y reven­di­que la gra­tuité des moyens de contra­cep­tion pour les plus jeunes, qui sont sou­vent les plus pré­cai­res d’entre nous. On y fait la chasse aux don­nées sexuées, trop sou­vent absen­tes des études socio­lo­gi­ques. On y fait également le lien entre droit des femmes, santé, immi­gra­tion, vie économique etc. Dans ce der­nier domaine, une ten­dance récente à la régres­sion a notam­ment pu être rele­vée : la pré­ca­ri­sa­tion accrue des femmes sala­riées entraîne le retour à une situa­tion de dépen­dance économique à l’égard du mari… Il s’agi­rait également de ne pas oublier les ques­tions d’iné­ga­li­tés sala­ria­les, d’assi­gna­tion à la vie du foyer etc. Le pari­ta­risme et les mesu­res de dis­cri­mi­na­tions posi­ti­ves ne sont que des cache-misère : har­diEs, cama­ra­des, il nous reste du pain sur la plan­che !


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