Lille:alternataire

> archéologie:alternataire > La Sociale (2002-2012) > 17 (janvier-février 2005) > Venezuela : la Révolution ne sera pas... pour tout de suite !

Venezuela : la Révolution ne sera pas... pour tout de suite !

vendredi 25 février 2005


Le Venezuela, nou­veau para­dis des tra­vailleurs ? A en croire la pro­pa­gande for­ce­née à laquelle se sont livrés une partie de notre extrême-gauche euro­péenne et leurs ami-e-s média­ti­ques (Daniel Mermet, Le Monde Diplomatique, José Bové, Manu Chao...), on l’aurait enfin (re-)trouvé. Après les désillu­sions sovié­ti­que, chi­noise et cubaine, voici venir le nou­veau messie de l’alter-mon­dia­lisme bran­chouille : Hugo Chavez, pré­si­dent de la répu­bli­que boli­va­rienne du Venezuela !

A grands coups de dis­cours rentre-dedans contre l’oli­gar­chie pétro­lière, les médias privés et la pieu­vre nord-amé­ri­caine, Chavez a fini par per­sua­der une bonne partie de l’opi­nion mon­diale qu’il menait, à la tête d’un peuple confiant et enthou­siaste, une petite révo­lu­tion qui ferait enfin mar­cher le pays autre­ment que sur la tête. Une révo­lu­tion où chaque paysan aurait son lopin de terre, où la rente pétro­lière serait mieux redis­tri­buée, où chacun-e pour­rait par­ti­ci­per à l’élaboration des déci­sions qui le ou la concer­nent, où l’éducation et la santé de tou-te-s seraient des prio­ri­tés abso­lues, où l’inté­grité des peu­ples indi­gè­nes et de leurs cultu­res seraient res­pec­tés.

Porté au pou­voir en 1998 par un ras-le-bol géné­ral dû à la crise des reve­nus pétro­liers et à l’incu­rie des deux partis qui se par­ta­geaient le pou­voir depuis 1958, Chavez a fait tout son pos­si­ble pour divi­ser le pays. Le colo­nel s’est d’abord aliéné, grâce à ses dis­cours pour­fen­deurs, les milieux d’affai­res et la classe “supé­rieure” de la société, entraî­nant avec eux la plu­part des grands médias privés. Arguant de cette adver­sité à la solde du géant états-unien, l’ancien put­schiste n’a cessé de hurler au com­plot dans le but de faire se masser der­rière lui tou-te-s ceux et celles qui trou­vaient que, quoi qu’on pense, on vit mieux sous Chavez qu’avant lui.

Un pays verrouillé

Parmi ceux-là, une bonne partie de la gauche et de ceux et celles qui se sont fait une spé­cia­lité de cha­peau­ter les mou­ve­ments sociaux. D’une main de fer, Chavez tient en laisse les médias publics, qui ne sont que des cham­bres d’écho de ses pro­pres dis­cours. Comme il aime la télé, il y fait une émission tous les diman­che, en survet’ aux cou­leurs du dra­peau, où il répond des heures durant aux ques­tions sûre­ment pas triées sur le volet des téles­pec­ta­teur-trice-s. Et c’est là qu’il vend sa fable du David véné­zué­lien des bar­rios (ban­lieues pau­vres) contre le Goliath amé­ri­cain/amé­ri­ca­nisé des ran­chos (les Beverly Hills de Caracas).

Pourquoi est-ce une fable ? Parce que contrai­re­ment à ses pro­mes­ses électorales, Chavez n’a pas mieux redis­tri­bué la rente pétro­lière. Il a sim­ple­ment changé la direc­tion de la com­pa­gnie natio­nale - pas assez aux ordres à son goût, il a octroyé plus de conces­sions pétro­liè­res aux Etats-Unis que n’importe lequel de ses pré­dé­ces­seurs, alors qu’une partie du pays est tou­jours sous-ali­men­tée énergétiquement.

Contrairement à ses pro­mes­ses électorales, il n’a pas poussé plus avant la décen­tra­li­sa­tion du pou­voir dans son pays. Au contraire, on assiste à une reconcen­tra­tion des sphè­res de déci­sion, et les pro­ces­sus de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive sont aussi mal­hon­nê­tes qu’avec Martine Aubry.

Pas de réforme en profondeur

Plutôt que de réfor­mer les sys­tè­mes de sécu­rité sociale, d’éducation, de santé com­plè­te­ment défaillants, Chavez a pré­féré leur adjoin­dre les fameu­ses mis­sions. Ces pro­gram­mes tem­po­rai­res, très spec­ta­cu­lai­res -parce que très mis en scène, consis­tent à orga­ni­ser des visi­tes médi­ca­les dans les quar­tiers pau­vres, à lancer des pro­gram­mes d’alpha­bé­ti­sa­tion, à per­met­tre à des tra­vailleur-euse-s de pour­sui­vre leurs études, etc. Leurs vertus sont mul­ti­ples pour le colo­nel-pré­si­dent. Elles maté­ria­li­sent, pour une popu­la­tion qui s’est for­te­ment appau­vrie ces vingt der­niè­res années, une amé­lio­ra­tion de son sort (ou sa pro­messe) pré­sen­tée par une pro­pa­gande for­ce­née comme le cadeau d’un bien­fai­teur. Ces mis­sions ne repré­sen­tant pas des chan­ge­ments pro­fonds des struc­tu­res sani­tai­res ou éducatives, elles peu­vent dis­pa­raî­tre à tout moment avec le sau­veur auto-pro­clamé du peuple véné­zué­lien : autre­ment dit, du court terme pour amé­lio­rer la situa­tion d’une popu­la­tion en détresse sociale, mais pas de quoi l’aider à sortir dura­ble­ment de l’ornière. Le pays compte 6 mil­lions de tra­vailleur-euse-s infor­mel-le-s, le pétrole occupe une part tou­jours plus impor­tante des reve­nus du pays, Caracas est une capi­tale hyper­tro­phiée où la pau­vreté ali­mente une cri­mi­na­lité galo­pante.

Des proclamations restées lettre morte

En 1999, Chavez a pro­mul­gué une nou­velle cons­ti­tu­tion “boli­va­rienne” censée garan­tir à sa popu­la­tion un cer­tain nombre de droits, notam­ment sociaux. Cette grande décla­ra­tion de prin­ci­pes n’a, pour une grande partie, jamais été suivie d’effets. Par exem­ple, la culture et le droit à l’auto­no­mie des com­mu­nau­tés indi­gè­nes qui sub­sis­tent dans le sud du pays sont tou­jours bafoués par le gou­ver­ne­ment lui-même (exploi­ta­tion tou­ris­ti­que et com­mer­ciale, sac­cage des res­sour­ces natu­rel­les...) malgré ses pro­mes­ses. Les mou­ve­ments sociaux sont plus que jamais baillon­nés. Tout en pré­ten­dant être à l’écoute d’une popu­la­tion à laquelle il s’adresse comme à des enfants de 4 ans, Chavez s’appuie sur un ensem­ble de petits capo­raux locaux qui maillent le ter­ri­toire et les sec­teurs sus­cep­ti­bles de géné­rer une contes­ta­tion sociale visi­ble. Lorsque, par exem­ple, une com­mu­nauté de quar­tier com­mence à s’agiter pour obte­nir des tra­vaux de salu­brité, elle est sommée par ces com­mis­sai­res poli­ti­ques d’atten­dre que le bon Chavez veuille bien déblo­quer les cré­dits, mais que pour l’ins­tant il ne peut pas car il est occupé à lutter contre la pieu­vre yankee.

Cette pieu­vre yankee, l’oppo­si­tion, Chavez a tout fait pour la créer et l’agiter comme un épouvantail quand bon lui semble. Son auto­ri­ta­risme a fait fuir une partie de ses anciens alliés vers cette oppo­si­tion, qu’il qua­li­fie de “dia­bo­li­que”. Constituée d’un amal­game hété­ro­clite d’orga­ni­sa­tions de gauche, d’ONG, du syn­di­cat de tra­vailleurs majo­ri­taire (coges­tion­naire), du syn­di­cat patro­nal, d’orga­ni­sa­tions créées de toutes pièces par la CIA, de nos­tal­gi­ques de l’ancien régime, elle n’est ras­sem­blée qu’autour du rejet de Chavez. Il ne faut pas s’étonner qu’un tel usage de la pro­vo­ca­tion ver­bale, de la pro­messe non tenue et de la bru­ta­lité (des mil­liers de sala­rié-e-s de la com­pa­gnie pétro­lière natio­nale ont été licen­cié-e-s à coups de sif­flet devant les camé­ras de télé­vi­sion) ait mené en 2002 à des mani­fes­ta­tions mons­tres qui se sont muées en une ten­ta­tive de coup d’état (quand ça se passe en Serbie, en Ukraine, en Géorgie, on appelle ça gaie­ment “révo­lu­tion orange”, ou “révo­lu­tion des roses”) d’une extrême vio­lence dans les deux camps. Rapidement ramené au pou­voir par ses géné­raux, Chavez a dû affron­ter l’été der­nier une deuxième offen­sive de l’oppo­si­tion, res­pec­tant cette fois-ci les “règles du jeu démo­cra­ti­que”, comme on dit. Les deux camps se sont affron­tés lors d’un réfé­ren­dum visant à des­ti­tuer le pré­si­dent. Après une cam­pa­gne d’une vio­lence ver­bale et d’une pau­vreté poli­ti­que inouïes, les Vénézuelien-ne-s ont voté. Quel résul­tat est sorti des urnes ? Personne ne le sait réel­le­ment. Motivés par la crainte savam­ment orches­trée d’éruptions de vio­len­ces (les deux camps dis­po­sent de mili­ces armées fana­ti­sées), les obser­va­teurs inter­na­tio­naux se sont empres­sés d’accep­ter le résul­tat pro­posé par la majo­rité au pou­voir, malgré l’évidence de frau­des mul­ti­ples dans tout le pays. Et ils sont partis sans deman­der leur reste.

Il est temps de reprendre l’initiative !

Aujourd’hui, la popu­la­tion véné­zué­lienne est peut-être à la croi­sée des che­mins. Pas dupes de la pro­pa­gande média­ti­que des deux bandes qui se dis­pu­tent le pou­voir, les habi­tant-e-s du pays ne nour­ris­sent guère d’illu­sions sur la capa­cité du gou­ver­ne­ment en place à réel­le­ment amé­lio­rer la situa­tion économique et sociale dans le pays. Ceux et celles qui ont voté Chavez l’ont fait sous la pres­sion d’un chan­tage clien­té­liste, ceux et celles qui ont voté pour l’oppo­si­tion l’ont fait par rejet de ce der­nier. Le statu quo d’une mas­ca­rade poli­tico-média­ti­que que leur font subir les élites ne peut plus durer très long­temps, et il y a fort à parier que les mou­ve­ments de contes­ta­tion partis de la base (qui étaient une réa­lité très forte il y a dix ans) vont retrou­ver de la voix. Les anar­chis­tes véné­zué­lien-ne-s orga­nisé-e-s, actuel­le­ment en petit nombre, ont de nou­veau un rôle à jouer dans la société. Jusque-là étouffé-e-s par les lieu­te­nants du cha­visme (y com­pris par des atten­tats à la mitraillette !), les mem­bres de la CRA (Comisión de Relaciones Anarquista) qui éditent El Libertario et vien­nent d’ouvrir un centre social et cultu­rel auto­géré à Caracas, lut­tent pour faire enten­dre leurs voix et défen­dre l’auto-orga­ni­sa­tion et l’auto­no­mie des luttes, pour une société égalitaire, sans médias cra­pu­leux ni tri­buns popu­lis­tes !


2002-2018 | Site réalisé avec SPIP | Suivre la vie du site RSS 2.0 | squelette | | Plan du site | logo Lautre