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Le Travail domestique : le privé est politique... et économique

juin 2000


La pro­blé­ma­ti­que du tra­vail domes­ti­que est fon­da­men­tale. En, effet, si la double jour­née des femmes sala­riées est, on le verra, une réa­lité, c’est aussi un des fac­teurs-clés qui motive le retour au foyer de cer­tai­nes femmes et l’aban­don de leur vie pro­fes­sion­nelle, notam­ment avec l’arri­vée d’enfants. Il est symp­to­ma­ti­que que cette ques­tion ne se pose qua­si­ment jamais pour les hommes, dont la tâche prio­ri­taire reste le tra­vail pro­fes­sion­nel.

La res­pon­sa­bi­lité ainsi impo­sée aux femmes en matière de ges­tion du ménage sert en retour aux patrons à jus­ti­fier d’un salaire moin­dre et le temps par­tiel pour les femmes en raison de leur moins grande dis­po­ni­bi­lité.

Le désé­qui­li­bre reste tout autant impor­tant dans la répar­ti­tion des tâches domes­ti­ques. Selon l’INSEE, en 1986, un homme actif consa­cre en moyenne 45 h par semaine (trans­ports com­pris) pour le tra­vail pro­fes­sion­nel et seu­le­ment 20 h par semaine au tra­vail domes­ti­que (ménage, cour­ses, enfants, fac­tu­res). Soit un total de 65 h par semaine. Pour une femme active, la répar­ti­tion est de 36 h par semaine en moyenne pour chaque, soit un total de 72 h. Le plus signi­fi­ca­tif concerne les inac­tifs : un homme sans emploi consa­cre 27 h 40 par semaine à la maison. Un femme sans emploi y consa­cre 44 h par semaine ! Le chô­mage et les vacan­ces n’exis­tent donc pas pour les femmes.

« Gratuité du travail domestique »

Mais le carac­tère fon­da­men­tal du tra­vail domes­ti­que, ce n’est pas qu’il est fait à la maison, c’est qu’il est gra­tuit ! Et c’est au mou­ve­ment fémi­niste qu’il revient d’avoir le pre­mier ana­lysé en termes économiques ce carac­tère gra­tuit du tra­vail domes­ti­que, tra­vail accom­pli pour l’essen­tiel par les femmes.

Bien avant les années soixante, les femmes ont tou­jours tra­vaillé. Et pas tou­jours à la maison. Ce fut le cas dans l’agri­culture, où la pro­duc­tion fami­liale a tou­jours été faite avec la par­ti­ci­pa­tion des femmes. Par ailleurs, on estime qu’elles ont tou­jours repré­senté entre le quart et le tiers du sala­riat. Ce qu’elles n’ont jamais maî­trisé, encore moins que les pro­lé­tai­res, c’est l’attri­bu­tion d’une valeur à leur tra­vail, en par­ti­cu­lier celui effec­tué pour le compte de leur mari et de leur famille.

Le tra­vail ména­ger a pour­tant une valeur économique bien réelle, au même titre que n’importe quelle autre pro­duc­tion. Mais cette valeur échappe aux femmes. Par exem­ple, si la plu­part des ména­ges pré­fère ache­ter de la nour­ri­ture brute, non cui­si­née, c’est qu’elle est moins chère. Le tra­vail néces­saire pour la cui­si­ner chez soi est consi­déré comme gra­tuit. Le fait est que ce sont encore les femmes qui, majo­ri­tai­re­ment, accom­plis­sent cette pro­duc­tion. Elles sont donc volées de la valeur de leur tra­vail, valeur repré­sen­tée très exac­te­ment par l’écart de prix entre la nour­ri­ture brute et la nour­ri­ture cui­si­née que l’on trouve dans le com­merce.

Cette spo­lia­tion de la valeur du tra­vail des femmes ne pou­vait pas être sans consé­quence après leur entrée mas­sive dans le sala­riat : si le tra­vail des femmes à la maison ne vaut lit­té­ra­le­ment rien, pour­quoi le tra­vail qu’elles effec­tue­raient à l’exté­rieur vau­drait-il quel­que-chose ? La non-valo­ri­sa­tion du tra­vail des femmes a donc ten­dance à se trans­met­tre et se per­pé­tuer au sala­riat, par des salai­res moin­dres, on l’a vu, et par la déva­lo­ri­sa­tion des métiers où elles sont can­ton­nées (secré­ta­riat, net­toyage, enfance, soins, ser­vi­ces per­son­nels). On retrouve d’ailleurs dans ces bran­ches du sala­riat une autre caté­go­rie de per­son­nes oppri­mées : les étrangers.

Dès lors, entre une société où les femmes sont condam­nées à être enfer­mées à la maison pour effec­tuer gra­tui­te­ment le tra­vail domes­ti­que, et une société où le net­toyage est pris en charge par des bonnes ou des socié­tés de net­toyage (employant majo­ri­tai­re­ment des femmes sous-payées), la petite enfance par des crè­ches (et donc des femmes sous payées) et des écoles pri­mai­res (idem), pen­dant que les hommes se font servir le café par leur secré­taire (femme...), la dif­fé­rence n’est pas une dif­fé­rence de nature, mais une dif­fé­rence de degré.

Bertrand DEKONINCK


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