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Pas de mouchard au CCL


À Martine Aubry, maire de Lille
À Philippe Monloubou, pré­si­dent du direc­toire d’Enedis

Madame, Monsieur,

Nous avons bien reçu le mail des rela­tions clients d’EDF du 25 avril 2017 indi­quant que vous envi­sa­gez de chan­ger le comp­teur électrique de notre local pour le rem­pla­cer par un mou­chard du nom de Linky. Sans doute est-ce là une de ces bour­des qui font la poésie de la ges­tion algo­rith­mi­que des ban­ques de don­nées. La ges­tion ratio­na­li­sée et déshu­ma­ni­sée de l’exis­tence dans laquelle vous nous empê­trez a encore quel­ques limi­tes. De savoir que des ges­tion­nai­res de votre trempe sont aussi mal équipé.es, nous a un temps réjouit. Nous avons appris à nous méfier du pro­grès tech­ni­cien qui, sous ses appa­rats dépo­li­ti­sés et écologiques, s’impose et trans­forme le monde avec l’air anodin d’un chan­ge­ment de maté­riel. Malgré notre incré­du­lité à ce que vous osiez nous infor­mer de la pose immi­nente d’un mou­chard dans notre local, il nous semble impor­tant de vous rap­pe­ler quel­ques bana­li­tés.

L’ins­tal­la­tion de mou­chards dans le foyer de chaque indi­vidu est un projet poli­ti­que détes­ta­ble. L’espion­nage des habi­tu­des pri­vées de chacun.e à des fins poli­ciè­res et com­mer­cia­les, permis par votre gadget connecté nous révulse. Vous avez beau jeu de nous expli­quer que cette moder­ni­sa­tion de nos vieux comp­teurs n’est des­ti­née qu’à la réduc­tion de notre fac­ture d’électricité et à l’effort natio­nal pour un capi­ta­lisme sou­te­na­ble. Si une autre fin du monde est pos­si­ble, ce sera bien sans nous. Nous tenons à vous signi­fier que nous ne par­ti­ci­pe­rons pas à la ges­tion de la catas­tro­phe et ne croyons aucu­ne­ment au pou­voir régu­la­teur de l’État. L’exis­tence de l’État est une condi­tion du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste, res­pon­sa­ble de l’écocide en cours. L’édiction de normes enca­drant le déve­lop­pe­ment indus­triel n’est qu’une manière de muse­ler les méconten­te­ments dus aux rava­ges de celui-ci afin de per­met­tre à la catas­tro­phe d’adve­nir. En ce sens, peu importe les quel­ques garan­ties que vous pour­riez concé­der pour nous ras­su­rer, nous avons appris qu’il vaut mieux par­fois vivre contre son temps que de céder à la marche forcée de l’his­toire que vous écrivez.

Vous aurez beau nous mon­trer que vous maî­tri­sez la sécu­rité des don­nées que vous col­lec­tez sur chacun.e d’entre nous. Nous savons qu’il y a tou­jours une âme détra­quée pour s’atte­ler à toutes les igno­mi­nies que la tech­ni­que permet. Et il n’est pas ici ques­tion de droite ou de gauche. Ce que vous nommez "effa­ce­ment diffus" per­met­tant de couper uni­la­té­ra­le­ment et à dis­tance cer­tains équipements électriques aurait fait pâlir d’envie n’importe quel tech­no­crate sovié­ti­que.

Nous refu­sons votre logi­que ges­tion­naire et, quand bien même notre fac­ture se ver­rait réduite, nous ne sommes pas prêt.es à sacri­fier notre vie et le peu de liberté qu’il nous reste pour quel­ques euros. Vous ne nous achè­te­rez pas comme cela. Face à un flic, il est encore pos­si­ble de refu­ser de parler. Lorsque vous mena­cez de trans­for­mer insi­dieu­se­ment nos prises électriques en espion­nes, ce n’est plus le moment de nous inter­ro­ger si il reste des inno­cent.es dans ce monde. Alors que le spec­ta­cle de la vie quo­ti­dienne s’expose ins­tan­ta­né­ment sur les écrans et que de nom­breux indi­vi­dus se font volon­tai­re­ment les auxi­liai­res des ser­vi­ces de police, nous sommes encore archaï­que­ment atta­ché.es à la liberté de pou­voir nous réunir à l’abri des regards indis­crets.

Le Centre Culturel Libertaire n’est pas une habi­ta­tion mais un lieu d’acti­vité et d’orga­ni­sa­tion anar­chiste. L’espion­nage massif des indi­vi­dus est un projet abject et l’ampleur de votre projet iné­dite. L’ins­tal­la­tion d’un mou­chard dans un local poli­ti­que a tou­te­fois un autre sens et s’ins­crit dans une longue his­toire. En effet, la sur­veillance de grou­pes sub­ver­sifs aspi­rant à un monde libéré de l’emprise de la mar­chan­dise et de l’État n’a rien de nou­veau. Nous connais­sons nos enne­mis et vous connais­sez notre exis­tence. Cependant, l’indis­cré­tion dont vous faites preuve en nous infor­mant de la pose pro­chaine de ce dis­po­si­tif de contrôle et de sur­veillance dans notre local nous laisse quel­que peu pan­tois.es.

Que nous soyons dépen­dant.es de vous pour avoir accès à l’électricité est une com­pro­mis­sion que nous accep­tons. Notre ins­crip­tion dans la cité en est depuis long­temps tri­bu­taire. Tant bien que mal, nous nous accom­mo­dons de l’exis­tence d’un comp­teur, cet ins­tru­ment de mesure du tra­vail néces­saire à four­nir l’énergie que nous consom­mons. Nous consen­tons à envoyer régu­liè­re­ment de l’argent à EDF en échange de la four­ni­ture d’électricité. Veuillez bien croire que nous ne vous lais­se­rons pas vous immis­cer davan­tage dans nos acti­vi­tés.

Seul un algo­rithme peut annon­cer cal­me­ment et sans rire l’ins­tal­la­tion d’un mou­chard dans un local anar­chiste : vous n’espé­rez tout de même pas que nous allons accep­ter l’ins­tal­la­tion de celui-ci. Par la pré­sente lettre, nous tenons cepen­dant à vous signi­fier, au cas où votre cynisme dépas­se­rait notre enten­de­ment, que nous sommes fer­me­ment déter­miné.es à empê­cher au moin­dre de vos sous-trai­tants d’avoir accès à notre comp­teur. Nous vous serions reconnais­sant.es de bien vou­loir les en aver­tir.

Ni amitié ni salu­ta­tion,
Quelques mem­bres du CCL,
Lille, le 12 mai 2017


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