Lille.alternataire

Accueil du site > L’Écho des sans-voix > 03, printemps 2001 > Nord-Sud : le temps des colonies

Nord-Sud : le temps des colonies

avril 2001


On ne peut com­pren­dre la situa­tion des sans-papiers sans s’attar­der sur la nature des rela­tions entre la France et ses « ex- » colo­nies, dont est issue la majo­rité des mem­bres du CSP de Lille : échanges ami­caux dans la plu­part des médias, asser­vis­se­ment impla­ca­ble dans la réa­lité. On a sans doute rare­ment vu un tel fossé entre la gra­vité scan­da­leuse d’une situa­tion réelle et les repré­sen­ta­tions que s’en fait l’opi­nion publi­que par le biais des médias. Jamais il n’y a eu aussi peu de réac­tions et de pri­ses de res­pon­sa­bi­lité dans la popu­la­tion.

L’Afrique noire est la région la plus emblé­ma­ti­que à ce sujet : l’État fran­çais conti­nue le pillage, sans la rela­tive res­pon­sa­bi­lité admi­nis­tra­tive et sym­bo­li­que (dans l’opi­nion publi­que) qui lui incom­bait en tant que puis­sance colo­niale.

Avec la déco­lo­ni­sa­tion, la France a pu roder une série de pra­ti­ques qui lui ont per­mis de gar­der intacte son hégé­mo­nie :
- mise en place de gou­ver­ne­ments fan­to­ches aux ordres de la France, après des élections le plus sou­vent tru­quées - les médias et les poli­ti­ques appel­le­ront « dic­ta­teur » un dic­ta­teur comme Kabila au Congo ex-Zaïre, ils appel­le­ront « ami de la France et démo­crate » un dic­ta­teur comme Mobutu… ;
- répres­sion, assas­si­nats mas­sifs des quel­ques diri­geants indé­pen­dants et des grou­pes sociaux les appuyant ;
- tac­ti­que du « divi­ser pour mieux régner », hérité du colo­nia­lisme, qui avec la misère est cause des déchi­re­ments fra­tri­ci­des qui émaillent le conti­nent.

Quand le sou­tien à une classe d’hom­mes poli­ti­ques cor­rom­pus, le clien­té­lisme ne suf­fi­sant plus, des bataillons fran­çais peu­vent être mobi­li­sés direc­te­ment - celui d’Abidjan est régu­liè­re­ment uti­lisé quand les « inté­rêts » de la France sont en jeu. Mais en Afrique, rien de ce qui peut pré­sen­ter de l’inté­rêt, rien sur­tout de ce qui peut en rame­ner n’appar­tient au peu­ple afri­cain. Beaucoup est fran­çais. En 1994 l’opé­ra­tion Turquoise « en faveur de la paix » ser­vira à pro­té­ger la junte hutu, géno­ci­daire et pro-fran­çaise. Des mer­ce­nai­res comme Bob Denard aux Comores sont régu­liè­re­ment uti­li­sés par la France (jamais offi­ciel­le­ment, bien entendu) en tant que garde rap­pro­chée des dic­ta­teurs - sup­pri­mant ces der­niers au besoin. On retrouve toute une série d’anciens de Saint-Cyr à ces pos­tes, qui pas­sent aisé­ment des ser­vi­ces secrets au ser­vice d’ordre du FN et ont des liens très étroits avec des Mitterand (père et fils), des Chirac, des Pasqua…

Mais dans les trente der­niè­res années, s’est mis en place un nou­veau mode d’asser­vis­se­ment, pure­ment finan­cier, plus légal au regard du " droit ". Au milieu des années 70, la crise économique pro­vo­que un gon­fle­ment des mar­chés finan­ciers. Les ban­ques pri­vées ou d’État voient le tiers-monde comme le client idéal pour des prêts : ses diri­geants sont doci­les et ont besoin d’argent. On leur prête donc des som­mes à des taux allant de 15 à 40 % : d’année en année, les inté­rêts de la dette s’accu­mu­lent, le sec­teur pro­duc­tif natio­nal s’engage tota­le­ment pour le rem­bour­se­ment, le pays est à la merci des ban­ques occi­den­ta­les, mais il est alors qua­si­ment en faillite, et on lui concède d’autres prêts en échange d’un droit de regard encore plus intime sur la poli­ti­que inté­rieure. La spi­rale est infer­nale. Entre 1980 et 1996, l’Afrique sub-saha­rienne a payé en inté­rêts plus du dou­ble de ce qu’elle a emprunté durant cette période, sa dette a été mul­ti­pliée par trois. Parfois pour­tant, nos médias annon­cent à grand fra­cas un pro­jet de réduc­tion du poids de la dette, on sup­prime donc une par­tie de la dette « irré­cou­vra­ble ». Bien sur jamais plus de 10 % de la dette totale…

Elf, Bouygues, Bolloré en Afrique, Total en Birmanie, pros­pè­rent sur le dos des popu­la­tions, car « la concur­rence mon­diale est achar­née », car « les entre­pri­ses fran­çai­ses à l’étranger contri­buent à l’aura de la France », car c’est lucra­tif. L’inté­rêt prin­ci­pal de cette mâne est qu’elle pro­duit ses fonds occultes, très uti­les au bon fonc­tion­ne­ment de la vie démo­cra­ti­que de notre pays. En ce moment même, sont réu­nis dans une série d’affai­res en rap­port avec l’Afrique : le fils Mitterand, Charles Pasqua, divers dépu­tés, les anciens diri­geants d’Elf ; cela mal­gré le fossé idéo­lo­gi­que inson­da­ble qui les sépare.

François-Xavier Verschaeve, spé­cia­liste de ce qu’il appelle la « Françafrique » a publié récem­ment son deuxième livre sur le sujet, Noir silence, les pseudo-pré­si­dents du Tchad, du Congo-Brazzaville et du Togo sont en pro­cès contre lui. Il per­dra sans doute, les médias et la jus­tice étant dans le même camp. Il esti­mait, dans La Françafrique : le plus long scan­dale de la République, que de l’aide publi­que au déve­lop­pe­ment en Afrique, 4 % seu­le­ment étaient réel­le­ment uti­les à la popu­la­tion. Il n’y a pas un franc qui, envoyé de France par des tra­vailleurs immi­grés vers leurs famil­les d’ori­gine, ne serve effi­ca­ce­ment à un réel déve­lop­pe­ment économique du conti­nent.

Jan


Site réalisé avec SPIP | Suivre la vie du site RSS 2.0 | squelette | | Plan du site | 2002-2010 | logo Lautre