Lille:alternataire

> archéologie:alternataire > La Sociale (2002-2012) > 22 (décembre 2006) > A Oaxaca, la révolution s’organise depuis longtemps déjà

A Oaxaca, la révolution s’organise depuis longtemps déjà

vendredi 8 décembre 2006


1. D’une grève réfor­miste à une nou­velle insur­rec­tion

En mai 2006, des pro­fes­seurs de l’État fédé­ral de Oaxaca déclen­chent une grève :illes récla­ment une aug­men­ta­tion de salaire, des aides maté­riel­les, comme des petits déjeu­ners et un trans­port gra­tuit pour les enfants, et s’oppo­sent à la réforme, qui pré­voit, outre la pri­va­ti­sa­tion de l’éducation, une néga­tion de l’appren­tis­sage de l’his­toire pré-colom­bienne du pays. Face au mépris affi­ché par le gou­ver­neur de l’État (Ulises Ruiz, membre du PRI - Parti Révolutionnaire Institutionnel) à leur encontre, des mil­liers de pro­fes­seurs blo­quent les rues de Oaxaca le 22 mai. Le zocalo (place cen­trale de la ville) est occu­pée , les gré­vis­tes sou­tenu-e-s par une partie de la popu­la­tion y ins­tal­lent des cam­pe­ments . Comme à son accou­tu­mée, le gou­ver­ne­ment mexi­cain répond au peuple dans la rue par une répres­sion vio­lente. Le 14 juin, il envoie un contin­gent de plu­sieurs mil­liers de poli­ciers armés, espé­rant noyé dans la ter­reur la lutte qui com­mence à s’orga­ni­ser. C’est le contraire qui arrive : la popu­la­tion se soli­da­rise mas­si­ve­ment avec les gré­vis­tes, la police ne par­vient pas à faire évacuer le centre-ville. Suite aux bavu­res com­mi­ses, Ruiz pré­tend fina­le­ment accep­ter de négo­cier avec les gré­vis­tes, mais c’est déjà trop tard.

Le 17 juin, l’APPO (Assemblée Populaire des Peuples de Oaxaca) est crée. Elle réunit plus de 300 orga­ni­sa­tions (pay­san­nes, indi­gè­nes, étudiantes, syn­di­cats, etc).
Dès lors, la lutte s’étend à toute la région. De nom­breu­ses muni­ci­pa­li­tés se décla­rent auto­no­mes et auto­gé­rées. Des mani­fes­ta­tions ras­sem­blant des dizai­nes de mil­liers de per­son­nes sont orga­ni­sées. La ville de Oaxaca est assié­gée par la popu­la­tion, des bar­ri­ca­des sont mises en place, les bâti­ments ins­ti­tu­tion­nels sont occu­pés.
La reven­di­ca­tion prin­ci­pale (mais pas unique) de l’APPO est la des­ti­tu­tion du gou­ver­neur Ruiz, soup­çonné de cor­rup­tion à grande échelle.

Ne rece­vant comme réponse qu’une répres­sion san­glante, accom­pa­gnée d’une cam­pa­gne de dif­fa­ma­tion menée par la majo­rité des médias mexi­cains, l’APPO fait sienne Radio Universidad, la radio de l’uni­ver­sité auto­nome Benito Juarez de Oaxaca,. Afin de tenir infor­mer le plus grand nombre pos­si­ble, elle inves­tit également des radios et télé­vi­sions gou­ver­ne­men­ta­les et/ou com­mer­cia­les.

Le 27 octo­bre, un membre d’Indymedia New York qui se trouve sur place est assas­siné par la police, fait qui est bien plus relayé par les médias inter­na­tio­naux que la lutte menée par les peu­ples de Oaxaca depuis des mois. Ceci sert de pré­texte au gou­ver­ne­ment pour envoyer sur place plus de 4000 mem­bres de la PFP (Police fédé­rale de pré­ven­tion) afin de « réta­blir l’ordre ». Après deux jours de lutte achar­née, le zocalo est vidé de ses cam­pe­ments, les lut­teur-e-s se retran­chent dans les locaux de l’uni­ver­sité, où la radio conti­nue de trans­met­tre les infor­ma­tions et deman­des d’urgence tels que méde­cins, besoin de ren­fort sur une bar­ri­cade, etc, ainsi que les mes­sa­ges de sou­tien qui affluent d’un par­tout dans le monde. La PFP tente d’inves­tir l’uni­ver­sité, mais 50 000 résis­tant-e-s lui font face, sou­tenu-e-s par le rec­teur, seul léga­le­ment habi­lité à auto­ri­ser l’entrée des forces de police dans l’enceinte des locaux uni­ver­si­tai­res. Radio Universidad fonc­tionne jusqu’au 29 novem­bre, pro­té­gée par la der­nière bar­ri­cade en place à Oaxaca, dont la désor­mais célè­bre Cinco Seńores, deve­nue « bar­ri­cade de la Victoire », qui se fait démem­brée ce jour.

Durant les mar­ches mas­si­ves qui se suc­cè­dent, s’ajoute à la demande d’éviction de Ruiz de son siège de gou­ver­neur de l’État, celle du retrait de la PFP de Oaxaca, accu­sée de pro­pa­ger la ter­reur, de meur­tres, empri­son­ne­ments, tor­tu­res, viols, enlè­ve­ments, entres autres exac­tions.

Durant les 10, 11 et 12 novem­bre à lieu un congrès qui a pour objec­tif de cons­ti­tuer for­mel­le­ment l’APPO, c’est-à-dire de défi­nir ses prin­ci­pes, pro­gram­mes et sta­tuts, d’élire son pre­mier conseil (organe voué à sa repré­sen­ta­tion et sa coor­di­na­tion) et mettre en œuvre un plan d’actions à court, moyen et long terme.

Le 20 novem­bre est marqué par l’anni­ver­saire de la Révolution de 1910 dans tout le pays. C’est également une jour­née d’actions de soli­da­rité inter­na­tio­nale, des ras­sem­ble­ments devant les ambas­sa­des et consu­lats du Mexique ont lieu un peu par­tout dans le monde.
Ce même jour, l’APPM (Assemblée Populaire des Peuples du Mexique) est cons­ti­tuée. Elle regroupe une ving­taine d’assem­blées popu­lai­res (dont celle de Oaxaca), ainsi que 75 orga­ni­sa­tions socia­les et poli­ti­ques (seuls sont exclus les grou­pes liés au PRI ou au PAN -Parti d’Action Nationale, dont sont mem­bres Vincente Fox, le pré­si­dent sor­tant, et Felipe Calderon, son suc­ces­seur). Les pre­miè­res acti­vi­tés de l’APPM au niveau natio­nal sont de sou­te­nir le plan d’action de l’APPO (en orga­ni­sant notam­ment une « méga­mar­che » en direc­tion de Oaxaca), puis de par­ti­ci­per au mou­ve­ment massif de pro­tes­ta­tion qui entoure l’inves­ti­ture de Calderon dans ses fonc­tions de pré­si­dent du Mexique.

2. L’auto­ges­tion comme mode d’orga­ni­sa­tion

Ce n’est sans doute pas par hasard si tout a com­mencé en mai par une grève du corps ensei­gnant. En effet, la sec­tion 22 , celle des profs de l’État de Oaxaca, se tient en marge du SNTE (Syndicat natio­nal des ensei­gnant-e-s). Ce der­nier, proche des pou­voirs poli­ti­ques, repro­che d’ailleurs au gou­ver­ne­ment de mener des négo­cia­tions avec la sec­tion 22, qui ne jouit d’aucun statut juri­di­que, alors que selon lui, seul l’organe syn­di­cal natio­nal est habi­lité à repré­sen­ter et défen­dre le corps ensei­gnant. Suite aux mena­ces d’exclu­sion de la sec­tion 22, un front anti-SNTE s’est crée parmi plu­sieurs asso­cia­tions de profs par­tout au Mexique, qui appelle à quit­ter la SNTE.

Rappelons que les mem­bres de la sec­tion 22 s’oppo­sent à la poli­ti­que de pri­va­ti­sa­tion de l’éducation. Elle se bat pour une éducation libre et gra­tuite pour tou-te-s. De même, elle s’oppose à la néga­tion de l’appren­tis­sage de l’his­toire pré-colom­bienne, ainsi qu’à la pré­do­mi­nance de la langue espa­gnole dans les écoles. L’État de Oaxaca est celui qui com­prend le plus d’indien-ne-s de tout le Mexique. On y parle 16 lan­gues indi­gè­nes dif­fé­ren­tes. C’est une région très rurale. De ce fait, les vil­la­ges sont par­ti­cu­liè­re­ment isolés. Lorsqu’un-e ensei­gnant-e vient tra­vailler dans une école, cela impli­que le plus sou­vent pour lui-elle de s’éloigner durant des semai­nes de ses pro­ches et de tout autre lieu habité outre le vil­lage où se trouve l’école. Les ensei­gnant-e-s sont géné­ra­le­ment bien vu-e-s des popu­la­tions car, plutôt de se faire l’écho des dis­cours et poli­ti­ques gou­ver­ne­men­taux, illes s’inves­tis­sent dans la vie des com­mu­nau­tés, appren­nent les lan­gues indi­gè­nes, ensei­gnent en retour à lire, à écrire. La plu­part dési­gnent les enfants par le terme de com­pańe­ros-as, les trai­tant d’égal à égal, avec la volonté de cons­truire avec eux le col­lec­ti­visme.

Dans ce contexte, on voit mieux pour­quoi la popu­la­tion s’est rapi­de­ment et mas­si­ve­ment jointe à leur lutte lors­que la répres­sion a frappé celle-ci.

On voit très rapi­de­ment se mettre en place un mode d’orga­ni­sa­tion auto­ges­tion­naire dans tous les domai­nes. La popu­la­tion se prend en main, des assem­blées ouver­tes ont lieu tous les jours, où chacun-e peut s’expri­mer, dire pour quoi ille se bat et com­ment ille conçoit la lutte et sa pro­gres­sion. Bien sûr, les diri­geant-e-s syn­di­caux pro­ches des partis poli­ti­ques, habi­tué-e-s à réflé­chir et dis­cou­rir sur leur concep­tion de la société, ten­dent à pren­dre plus sou­vent la parole, à s’ériger en lea­ders de l’APPO, pas­sant par­fois outre les déci­sions prises par l’assem­blée. Mais à aucun moment, illes ne le devien­nent vrai­ment, la cons­cience de par­ti­ci­per à un pro­ces­sus de démo­cra­tie directe lors de ces assem­blées quo­ti­dien­nes est visi­ble. La popu­la­tion veut repren­dre le pou­voir que le gou­ver­ne­ment, à l’échelle natio­nale, fédé­rale et locale, lui a ôté. Cette volonté n’est pas nou­velle : la popu­la­tion mexi­caine n’est pas dupe des men­son­ges et cra­pu­le­ries per­pé­trés par ses diri­geant-e-s à seule fin d’asseoir leur pou­voir. Il n’est pas anodin qu’elle ait décrété que l’État de Oaxaca n’existe plus à ses yeux, qu’elle ait repris en main des muni­ci­pa­li­tés, qu’elle ait décidé l’occu­pa­tion des ins­ti­tu­tions repré­sen­tant les pou­voirs poli­ti­que et juri­di­que ( siège du gou­ver­ne­ment fédé­ral, tri­bu­nal... ).

Une réflexion est amor­cée sur un nou­veau pacte social. Ce tra­vail de réflexion et de pro­po­si­tion, enta­mée le 10 octo­bre, se pro­longe par le moyen de tables de dis­cus­sion et de dia­lo­gue, d’assem­blées géné­ra­les et de retour aux tables de dis­cus­sion, jusqu’au congrès cons­ti­tuant de l’APPO. Environ 1500 per­son­nes de tous hori­zons par­ti­ci­pent à ce tra­vail de réflexion. Les tables sont les sui­van­tes : 1. Nouvelle démo­cra­tie et gou­ver­na­bi­lité à Oaxaca ; 2. Économie sociale et soli­daire ; 3. Vers une nou­velle éducation à Oaxaca ; 4. Harmonie, jus­tice et équité sociale ; 5. Patrimoine his­to­ri­que, cultu­rel et natu­rel de Oaxaca ; 6. Moyens de com­mu­ni­ca­tion au ser­vice des peu­ples.
Durant le congrès cons­ti­tu­tif de l’APPO, ces idées sont repri­ses et dis­cu­tées. .A tra­vers les ques­tions dis­cu­tées, on voit clai­re­ment poin­dre la volonté de ren­ver­ser le sys­tème poli­ti­que en place au profit d’une société plus égalitaire. Il est aussi impor­tant de sou­li­gner la cohé­sion qui se cons­truit entre les divers-e-s acteur-trice-s de la lutte, dont les inté­rêts ne sont pour­tant pas tou­jours les mêmes, notam­ment entre les com­mu­nau­tés indien­nes et les forces d’oppo­si­tion au capi­ta­lisme (com­mu­nis­tes, liber­tai­res). Les dis­sen­sions qui exis­tent ne leur font pas perdre de vue qu’ils-elles ont un réel inté­rêt commun à cons­truire ensem­ble une société plus juste et res­pec­tueuse de leurs indi­vi­dua­li­tés.

Par leur mode d’orga­ni­sa­tion, les peu­ples de Oaxaca mon­trent qu’ils sont aptes à assu­mer par leurs pro­pres moyens les fonc­tions et les ser­vi­ces essen­tiels de la vie sociale : l’appro­vi­sion­ne­ment et la dis­tri­bu­tion de la nour­ri­ture, des soins, l’ordre public et la jus­tice, les trans­ports et la pro­preté, l’infor­ma­tion, etc. Si des bar­ri­ca­des sont érigées, qui n’empê­chent d’ailleurs pas la libre cir­cu­la­tion des per­son­nes, si les ins­ti­tu­tions gou­ver­ne­men­ta­les ne fonc­tion­nent pas, si les tou­ris­tes ne vien­nent plus (le tou­risme est l’une des plus impor­tan­tes mannes finan­ciè­res de l’État), en revan­che, la vie suit son cours, les mar­chés sont appro­vi­sion­nés, la nour­ri­ture est dis­tri­buée dans les cam­pe­ments et les colo­nies (quar­tiers créés à partir de la conces­sion de ter­rains par les habi­tant-e-s elleux—mêmes), les trans­ports publics fonc­tion­nent, etc. Des com­mis­sions sont créées par l’assem­blée pour le bon fonc­tion­ne­ment de la ville : entres autres, com­mis­sion de la santé, de l’hygiène, des finan­ces, de la logis­ti­que, de la presse, de la cui­sine et de l’appro­vi­sion­ne­ment , com­mis­sions des bri­ga­des mobi­les et de la sur­veillance, de la sécu­rité. « On apprend à s’orga­ni­ser pour manger, pour l’auto-défense, pour les occu­pa­tions, pour nos récol­tes, pour cons­truire un accord... C’est tout bénef, sur­tout si on dépasse les dis­cours sur la soli­da­rité et le sou­tien mutuel pour en venir à une pra­ti­que qui garan­tit notre survie », expli­que une membre de l’APPO.

L’expé­rience n’est pas si nou­velle. Dans cer­tains quar­tiers urbains comme dans les zones rura­les, ça fait bien long­temps que s’est déve­lop­pée une démo­cra­tie paral­lèle pour contour­ner l’auto­ri­ta­risme du PRI qui sévit depuis 1920. Par exem­ple, il est d’usage de par­ti­ci­per au tequio (tra­vail com­mu­nau­taire non rému­néré ser­vant les inté­rêts de la com­mu­nauté), de pra­ti­quer la gue­la­guetza ( acte de soli­da­rité entre mem­bres d’une com­mu­nauté), pra­ti­ques qui sont repri­ses par les mem­bres de l’APPO. La com­mis­sion de sécu­rité a été cons­ti­tuée sur le modèle des topi­les, ou plus pré­ci­sé­ment de la police com­mu­nau­taire telle qu’elle existe dans le Guerrero ou au Chiapas parmi les zapa­tis­tes, ils ont été dési­gnés, ou plutôt accep­tés (ce sont pour la plu­part des volon­tai­res) par l’assem­blée.

La réfé­rence à la Commune de Paris revient fré­quem­ment dans les propos, on entend par­fois parler de « Commune de Oaxaca ». Peut-être serait-il plus juste de dire que le nouvel ordre social créé s’ins­crit dans la conti­nuité de la Commune de Paris par ses pra­ti­ques et ses objec­tifs d’auto­ges­tion, mais que les fon­de­ments sur les­quels il s’orga­nise vien­nent de l’his­toire du Mexique elle-même.

Il ne faut pas oublier que la pré­sence des com­mu­nau­tés indi­gè­nes n’est pas négli­gea­ble, dans l’État de Oaxaca, comme dans les États voi­sins que sont le Guerrero et le Chiapas. Au sein de ces com­mu­nau­tés, les pra­ti­ques d’auto-orga­ni­sa­tion et de cons­ti­tu­tion d’un pou­voir popu­laire sont main­te­nues depuis des siè­cles. « On voit donc que le peuple mexi­cain est apte au com­mu­nisme parce qu’il l’a pra­ti­qué, au moins en partie, durant des siè­cles, et cela expli­que que bien qu’anal­pha­bète en majo­rité, il com­prenne qu’aux farces électorales pour élire des bour­reaux, il est pré­fé­ra­ble de s’empa­rer de la terre , et c’est ce qu’il fait au grand scan­dale des voyous de la bour­geoi­sie. » (propos tenu en 1911 par Ricardo Flores Magon, révo­lu­tion­naire anar­chiste et indi­gène ori­gi­naire de Oaxaca).
L’APPO s’ins­crit dans la ligne directe du CIPO-RFM (Conseil popu­laire des indi­gè­nes de Oaxaca -Ricardo Flores Magon), créé en 1997 et regrou­pant plu­sieurs dizai­nes de com­mu­nau­tés indi­gè­nes, des liber­tai­res et des marxis­tes, sui­vant un mode d’orga­ni­sa­tion mélan­geant les pra­ti­ques et cou­tu­mes indi­gè­nes et liber­tai­res et se reven­di­quant anti­ca­pi­ta­liste.

Il est également impor­tant d’ana­ly­ser la place et le rôle tenus par les femmes, dont on a sou­vent ten­dance à faire des mères-cou­rage appor­tant la soupe (ou des pier­res, selon les cir­cons­tan­ces) aux jeunes qui tien­nent les bar­ri­ca­des, dans les chro­ni­ques rela­tant la situa­tion. Il serait bon de rap­pe­ler que lors­que Radio Universidad se fait mitrailler, ce sont pas moins de 6000 femmes qui, armées de cas­se­ro­les, inves­tis­sent la radio offi­cielle du gou­ver­ne­ment fédé­ral (qu’elles rebap­ti­sent pour l’occa­sion Radio cas­se­role !) et tien­nent tête durant 3 semai­nes à la PFP qui tente de les en chas­ser. Ce sont elles encore qui, à l’instar des Femmes Sans Peur au Guerrero, orga­ni­sent des mani­fes­ta­tions (par­fois de nuit) pour dénon­cer les crimes commis par la PFP, en par­ti­cu­lier les agres­sions sexuel­les dont elles, ou leurs com­pańe­ras, sont vic­ti­mes. Notons aussi qu’elles se bat­tent pour que des ques­tions telles que l’égalité des genres et le droit à la terre pour les femmes indi­gè­nes soient débat­tues en assem­blées et posées dans le pro­gramme de l’APPO (à l’instar du CIPO-RFM qui se bat acti­ve­ment sur la ques­tion de l’anti­pa­triar­cat).

3. Contexte social et poli­ti­que

La lutte pour le droit à la terre est très ancienne au Mexique. Depuis l’arri­vée des colons espa­gnols au XVIème siècle jusqu’à nos jours, les Indiens ne ces­sent de se voir voler leurs terres.

Actuellement, les mul­ti­na­tio­na­les, comme par­tout ailleurs dans le monde, expul­sent des com­mu­nau­tés et dévas­tent des régions entiè­res pour ins­tal­ler des infra­struc­tu­res pol­luan­tes. Une nou­velle étape est fran­chie avec le PPP (Plan Puebla Panama), pré­senté en 2001 par le gou­ver­ne­ment mexi­cain pour « per­met­tre d’inté­grer l’Amérique cen­trale au marché mon­dial ». En résumé : cons­truc­tions de réseaux auto­rou­tiers et fer­ro­viai­res, d’aéro­ports, de ports, d’oléo­ducs et gazo­ducs, de bar­ra­ges hydro­élec­tri­ques géants (en grande partie des­ti­nés à la consom­ma­tion états-unienne d ’énergie), qui néces­si­tent de « dépla­cer » des popu­la­tions (en les expul­sant de leur terre, en leur volant leur savoir sur les plan­tes médi­ci­na­les pour les bre­ve­ter, avant de détruire la faune, voire de créer de véri­ta­bles catas­tro­phes écologiques). Ces popu­la­tions rura­les peu­vent alors aller se faire exploi­ter (« sortir de leur mar­gi­na­lité » est l’expres­sion employée), dans les maqui­la­do­ras, ces usines qui pous­sent comme des cham­pi­gnons et où l’on fabri­que à la chaîne tout le néces­saire pour mener à bien ce gigan­tes­que chan­tier. Un plan bien ficelé, en somme.

Seulement voilà, les popu­la­tions concer­nées refu­sent cette logi­que mer­can­tile et des­truc­trice. A Atenco (ville à la péri­phé­rie de Mexico), par exem­ple, le FPDT (Front des Peuples en Défense de la Terre), lutte acti­ve­ment contre le projet de cons­truc­tion d’un aéro­port inter­na­tio­nal et d’un vaste réseau auto­rou­tier qui pro­vo­que­rait l’expul­sion de 4000 paysan-ne-s. En mai der­nier, tandis que les ensei­gnant-e-s de Oaxaca débu­tent leur grève, de vio­lents affron­te­ments ont lieu entre les com­mu­nau­tés d’Atenco et l’armée, en raison de la cons­truc­tion d’un super­mar­ché en lieu et place d’un marché indi­gène. Cette lutte contre l’expro­pria­tion est liée à celle contre la poli­ti­que libé­rale du gou­ver­ne­ment qui favo­rise le fait que la popu­la­tion mexi­caine soit une main d’oeuvre bon marché et qui détruit les champs leur per­met­tant de se nour­rir par eux-elles-mêmes.
Comme ses voi­sins Chiapas et Guerrero, l’État de Oaxaca est très pauvre. La popu­la­tion est majo­ri­tai­re­ment rurale et les com­mu­nau­tés indien­nes repré­sen­tent 60% de la popu­la­tion. Trois rai­sons suf­fi­san­tes pour com­pren­dre que la ques­tion du droit à la terre y est fon­da­men­tale. Or, le PPP pré­voit d’y cons­truire un large cou­loir d’auto­rou­tes et de voies de chemin de fer néces­si­tant des usines de mon­tage, des lignes THT, etc, et de faire de l’isthme de Tehuantepec une alter­na­tive au canal de Panama. Ce qui impli­quera... vous suivez la logi­que ? ! Et, comme par hasard, les prin­ci­paux sou­tiens à Ruiz vien­nent des inves­tis­seurs de ces chan­tiers.

Et le contexte électoral n’est pas là pour ras­su­rer la popu­la­tion. En juillet ont eues lieu les élections pré­si­den­tiel­les qui oppo­saient Obrador (du PRD – Parti de la Révolution Démocratique, issu d’une scis­sion du PRI) à Calderon (du PAN). Ce der­nier est donné vain­queur, mais bien vite on cons­tate que de nom­breu­ses frau­des ont eues lieu, la plus fla­grante d’entre elles étant que les can­di­dats obtien­nent plus de voix qu’il n’y a d’ins­crit-e-s sur les listes. Un large mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion à l’inves­ti­ture offi­cielle de Calderon se met en branle. Obrador va même jusqu’à s’auto-décla­rer pré­si­dent « légi­time » du Mexique lors de la jour­née à grande valeur sym­bo­li­que du 20 novem­bre. Et les dépu­tés des deux partis, armés de polo­chons, se bat­tent les bancs et la tri­bune du Parlement, comp­tant l’occu­per jusqu’à l’inves­ti­ture de Calderon, sous le regard effaré des Mexicain-e-s.

Comme on l’a vu, l’APPO demande la des­ti­tu­tion de Ruiz. Depuis son inves­ti­ture en 2004, celui-ci s’arrange notam­ment pour confier les chan­tiers de réno­va­tion de la ville de Oaxaca (qui consis­tent prin­ci­pa­le­ment à détruire des bâti­ments et des arbres cen­te­nai­res pour les rem­pla­cer par des blocs de béton) à ses pro­ches, se met­tant dans les poches une partie du finan­ce­ment alloué par le gou­ver­ne­ment au pas­sage. Le fait que Ruiz soit du PRI par­ti­cipe du mou­ve­ment pour sa démis­sion. En effet, lorsqu’en 1995, l’ancien gou­ver­neur (lui aussi au PRI) reconnaît léga­le­ment le sys­tème de démo­cra­tie propre aux indi­gè­nes (men­tionné plus haut), c’est sur­tout de crainte que le mou­ve­ment zapa­tiste qui éclate au Chiapas ne se pro­page. En paral­lèle, il met en place des caci­ques indi­gè­nes, espé­rant par la même occa­sion gagner leurs voix aux pro­chai­nes élections. Les caci­ques sont les vrais sei­gneurs de la région. S’ils ne sont pas offi­ciel­le­ment nommés à la tête des ins­ti­tu­tions, ce sont bien eux qui les contrô­lent, en gran­die partie par leur pou­voir finan­cier et mili­taire. Ils empê­chent par tous les moyens que ne soit réel­le­ment appli­quée la nou­velle loi. La popu­la­tion indienne se rebel­lent alors. La répres­sion est bru­tale, les « rebel­les » sont qua­li­fié-e-s de « ter­ro­ris­tes », des dizai­nes d’entre eux sont assas­siné-e-s, d’autres crou­pis­sent encore aujourd’hui en prison. Le mou­ve­ment de résis­tance actuel est inti­me­ment lié à celui d’il y a 10 ans.

La réponse gou­ver­ne­men­tale à toute ten­ta­tive d’entra­ver ses manoeu­vres est d’une vio­lence sin­gu­lière et propre aux régi­mes sévis­sant en Amérique latine. Les diri­geant-e-s n’hési­tent pas à envoyer la police, aussi bien natio­nale que fédé­rale, calmer les esprits un peu trop échauffés à son goût. Celles-ci matra­quent, tirent à vue, enlè­vent et empri­son­nent à tour de bras. Dans les pri­sons, les actes de tor­tu­res (dont les viols) sont légions. Lorsque ça ne suffit pas, l’armée, entraî­née par les USA, vient filer un coup de main ; les ranjos enva­his­sent les rues, les armes sont poin­tées en direc­tion de la popu­la­tion. Les héli­cos sur­vo­lent la ville jour et nuit. Ou encore les esca­drons de la mort, qui ne sont rien d’autres que des poli­ciers en civil envoyés par les caci­ques et le gou­ver­neur et qui tirent sur la popu­la­tion la nuit à partir de camion­net­tes. Tout ça sous l’oeil bien­veillant de l’Union Européenne, qui gagne des sommes colos­sa­les en expor­tant des armes vers le Mexique tout au long du mandat pré­si­den­tiel de Fox.
Celles et ceux qui lut­tent à Oaxaca comme ailleurs au Mexique savent qu’ils encou­rent de grands ris­ques. Les mani­fes­ta­tions dégé­nè­rent en affron­te­ments, la bonne vieille tech­ni­que du flic en civil infil­tré dans la manif qui chauffe la police sévit ici aussi. Sortir après le cou­cher du soleil revient à ris­quer de se faire tirer dessus par les forces de l’ordre et les para­mi­li­tai­res.

4 . « Tout le pou­voir au peuple » [1]

Que va-t-il adve­nir à Oaxaca ? L’APPO conti­nue à orga­ni­ser d’énormes mani­fes­ta­tions dans Oaxaca, malgré l’omni­pré­sence de la PFP dans les rues de celle-ci. Radio Universidad émet jusqu’au 29 novem­bre, relayant en suite via inter­net les infor­ma­tions qui démen­tent les « Tout est revenu au calme à Oaxaca » pro­fé­rés par Ruiz, visi­ble­ment pas décidé à démis­sion­ner (« Celui qui impose et retire, c’est Dieu », dit-il encore). Au sein de l’APPO, cer­tain-es négo­cient avec la PFP le dérou­le­ment des mani­fes­ta­tions, d’autres (« la base »), ne s’en appro­chent que pour tenter de la faire déga­ger et pro­fi­tent de chaque occa­sion pour tenter de ré-occu­per le zocalo.

La date d’inves­ti­ture de Calderon se rap­pro­chant, les dif­fé­ren­tes concep­tions de la lutte pour la démo­cra­tie appa­rais­sent plus clai­re­ment. Il y a cel­leux qui se bat­tent essen­tiel­le­ment pour que dis­pa­rais­sent les pra­ti­ques de frau­des et de cor­rup­tion, sou­te­nant dans leur majo­rité le combat juste que pré­ten­dent mener Obrador et le PRD pour des­ti­tuer Calderon. Il y a cel­leux qui sou­tien­nent le projet d’une démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, pro­mou­vant les ini­tia­ti­ves popu­lai­res et l’orga­ni­sa­tion de réfé­ren­dums. Et puis il y a tou-te-s cel­leux qui sont pour l’auto­no­mie, il n’y a qu’à voir ses pra­ti­ques pour cons­ta­ter que ce sont les plus nom­breu-se-s au sein de l’APPO. Sauront-illes conti­nuer à faire l’expé­rience du nouvel ordre social qu’illes incar­nent ? Si Ruiz venait à être limogé, le sen­ti­ment de vic­toire sera-t-il plus fort, ou du moins plus lar­ge­ment par­tagé, que celui que la lutte doit se pour­sui­vre ? . Dans le mani­feste de l’APPO comme lors des der­niè­res mani­fes­ta­tions, on voit bien que l’heure n’est pas au décou­ra­ge­ment. Si l’action se concen­tre autour de la libé­ra­tion des pri­son­nier-e-s et l’arrêt des vio­len­ces poli­ciè­res, l’APPO conti­nue à appe­ler à la lutte à l’échelle locale, natio­nale et inter­na­tio­nale.

Que va-t-il adve­nir de l’APPM ? Puisque, dans l’idée de former une coa­li­tion alter­na­tive la plus large pos­si­ble aux partis au pou­voir (PRI de 1920 à 2000, et depuis PAN), les mem­bres du PRD sont les bien­ve­nus au sein de l’APPM, le risque existe que celle-ci ne se fasse mani­pu­lée en vue de n’être prin­ci­pa­le­ment vouée qu’à sou­te­nir Obrador dans sa course pour le pou­voir. Celui-ci pro­fite de la situa­tion pour se décla­rer « proche du peuple », dénon­cer avec force déma­go­gie la répres­sion qui s’est abat­tue à Oaxaca à cause de ses rivaux. Tout à fait dans la lignée d’un Lula ou d’un Chavez. Rappelons que même l’EZLN, qui avait décidé de bais­ser les armes pour mener à tra­vers tout le Mexique son « Autre cam­pa­gne », soi-disant non électorale, a fini par appe­ler à sou­te­nir Obrador.
Il serait cepen­dant pré­ma­turé et vai­ne­ment pes­si­miste d’enter­rer les espoirs que sus­ci­tent la créa­tion de l’APPM. L’un de ses prin­ci­paux objec­tifs est quand même, dans la lignée directe de l’APPO, de per­met­tre l’exis­tence d’assem­blées « pour retrou­ver les tra­di­tions col­lec­ti­ves, com­mu­nau­tai­res et popu­lai­res, qui trou­vent dans les assem­blées l’expres­sion la plus com­plète et la plus déve­lop­pée de la démo­cra­tie directe ». Des APP voient le jour toutes les semai­nes au Mexique. Comme au Chiapas, le 11 novem­bre, à l’ini­tia­tive de 25 orga­ni­sa­tions socia­les. Comme à Mexico le 26 novem­bre, où une ban­de­role érigée sur le zocalo affirme : « La démo­cra­tie est morte. S’il n’y a pas de solu­tion, ce sera la révo­lu­tion ».

titre documents joints

Notes

[1C’est par ces mots que se ter­mine le Manifeste de l’APPO, rédigé le 30 novem­bre 2006


2002-2020 | Site réalisé avec SPIP | Suivre la vie du site RSS 2.0 | squelette | | Plan du site | logo Lautre