Lille:alternataire

> archéologie:alternataire > La Sociale (2002-2012) > 34 (février 2012) > Reproduire le genre

Reproduire le genre

mercredi 15 février 2012


La science occi­den­tale comme auto­rité et dis­po­si­tif de pou­voir s’est atta­chée à natu­ra­li­ser la dif­fé­rence entre les sexes. Pourtant, comme le rap­pelle la bio­lo­giste et épistémologue fémi­niste Hélène Rouch, « la bica­té­go­ri­sa­tion bio­lo­gi­que du sexe ne prend un sens que dans le cadre précis de la pro­créa­tion. […] L’acte pro­créa­tif ne concer­nant qu’une partie, fût-ce la plus grande, des êtres humains, et n’étant qu’un phé­no­mène épisodique de leur vie, il ne jus­ti­fie pas la dicho­to­mie de l’huma­nité toute entière en deux sexes, et encore moins en deux genres. » [1]

Le sexe est un cri­tère cons­truit par les bio­lo­gis­tes pour dis­tin­guer les mâles et les femel­les d’une même espèce. Cette dis­tinc­tion n’a un inté­rêt que pour décrire la repro­duc­tion des espè­ces. Pourtant, le sexe est uti­lisé bien plus fré­quem­ment pour établir une dif­fé­rence entre les indi­vi­du·e·s et jus­ti­fier la domi­na­tion des femmes par les hommes. Le genre dési­gne lui la divi­sion sociale entre hommes et femmes sui­vant des attri­buts ou com­por­te­ments jugés mas­cu­lins ou fémi­nins et la domi­na­tion qu’exer­cent les hommes sur les femmes. Le genre est une divi­sion sociale entre hommes et femmes alors que le sexe est une divi­sion bio­lo­gi­que qui n’est a priori per­ti­nente que lorsqu’il y a repro­duc­tion sexuelle. Le sexe est donc une notion qui n’a un sens que pour les bio­lo­gis­tes qui étudient la repro­duc­tion sexuelle. Dans tous les autres cas, c’est le genre qui dif­fé­ren­cie les indi­vi­du·e·s.

De plus, si le sexe est un moyen pour les bio­lo­gis­tes de caté­go­ri­ser un indi­vidu, celui-ci n’en est pas pour autant un objet natu­rel et sans his­toire. La manière dont la science a carac­té­risé le sexe a évolué au cours du temps. Organes géni­taux exter­nes, hor­mo­nes, chro­mo­so­mes ont tour à tour permis de dif­fé­ren­cier les femmes des hommes.

Des hommes savants ...

Toutefois, le ou la scien­ti­fi­que n’est pas un sage isolé dans sa tour d’ivoire, dont la vie serait entiè­re­ment dédiée à l’ana­lyse objec­tive des faits. Les scien­ti­fi­ques sont des êtres humains comme les autres, dont les actes et les pen­sées reflè­tent tou­jours les cons­truc­tions socia­les dans les­quel­les ils et elles ont été éduqué·e·s. En par­ti­cu­lier, une grande partie de la pro­duc­tion scien­ti­fi­que jus­ti­fie et entre­tient la domi­na­tion mas­cu­line sim­ple­ment parce qu’elle est réa­li­sée par des hommes. Historiquement, comme le rap­pelle Clifford D. Corner dans son Histoire popu­laire des scien­ces [2].

...pour une science genrée...

La science n’est pas basée uni­que­ment sur « la raison ». Elle s’ins­crit dans une époque et une société et pro­duit des savoirs qui sont à son image. Les pro­duc­tions scien­ti­fi­ques, pas­sées et pré­sen­tes, sont donc gen­rées. Ainsi, dans les des­crip­tions de la féconda­tion par les publi­ca­tions scien­ti­fi­ques, les gamè­tes, sper­ma­to­zoï­des et ovules, ont sys­té­ma­ti­que­ment un visage humain [3]. Les sper­ma­to­zoï­des tels de vaillants che­va­liers, forts et cou­ra­geux, pro­pul­sés par leur fla­gelle se lan­cent à l’assaut de muqueu­ses hos­ti­les pour conqué­rir un fra­gile ovule qui les attend, passif, et se laisse porter le long des trom­pes de Fallope. Au terme d’un véri­ta­ble péri­ple au sein du corps inhos­pi­ta­lier de la femme, le plus vaillant des sper­ma­to­zoï­des pénè­tre l’ovule. Dans cette romance, il est facile d’oublier que la des­crip­tion porte uni­que­ment sur des inte­rac­tions cel­lu­lai­res. Prêter des qua­li­tés humai­nes, des inten­tions à des cel­lu­les n’a aucun sens mais par­ti­cipe à natu­ra­li­ser la domi­na­tion patriar­cale.

À la fin des années 980, de nou­vel­les recher­ches sur la féconda­tion mon­trè­rent que non seu­le­ment le fla­gelle n’est d’aucune uti­lité pour le dépla­ce­ment des sper­ma­to­zoï­des mais a plutôt ten­dance à les gêner. Elles mon­trè­rent également que lors de la féconda­tion, le sper­ma­to­zoïde ne pénè­tre pas l’ovule comme une repro­duc­tion du coït à l’échelle cel­lu­laire. La féconda­tion est un méca­nisme chi­mi­que com­plexe où des enzy­mes pré­sen­tes sur les parois de l’ovule jouent un rôle déter­mi­nant dans le choix du sper­ma­to­zoïde fécondant et dans la manière dont la paroi de l’ovule se modi­fie loca­le­ment pour la fusion des deux gamè­tes. Toutefois, les dis­cours à propos de cette nou­velle concep­tion de la bio­lo­gie de la repro­duc­tion dans laquelle les cel­lu­les issues du corps des femmes ne sont pas can­ton­nées à un rôle passif n’ont pas été moins sexis­tes. L’ovule est deve­nue femme fatale choi­sis­sant parmi ses pré­ten­dants celui qu’elle auto­ri­sera à féconder. La science et le dis­cours qu’elle pro­duit sont tou­jours genrés, à l’image de la société qui les a pro­duit·e·s.

L’his­toire de l’étude des hyènes est également symp­to­ma­ti­que de la manière dont le genre déter­mine la manière dont les scien­ti­fi­ques carac­té­ri­sent le sexe [4]. Les hyènes sont des ani­maux qui au moins depuis l’Antiquité sont per­çues comme intri­gan­tes : les hyènes femel­les pos­sè­dent un « pseu­do­pé­nis » qui empê­che de les dis­tin­guer des mâles en dehors des pério­des de repro­duc­tion. Aristote a ainsi décrit les hyènes, telles des per­for­meu­ses queer, chan­geant de sexe tous les ans. Elles ont été par la suite per­çues comme une com­mu­nauté de mâles homo­sexuels. Encore aujourd’hui, des cher­cheur·eu­se·s étatsunien·ne·s étudient leurs taux hor­mo­naux en vue de jus­ti­fier leur orga­ni­sa­tion sociale et leurs com­por­te­ments. La dif­fi­culté à assi­gner un sexe aux hyènes est à l’ori­gine de nom­breux mythes autour de ces ani­maux et de l’image peu sym­pa­thi­que qu’ils ren­voient, agres­sifs, moqueurs, asso­cia­bles... Le trou­ble dans la déter­mi­na­tion du sexe des hyènes est alors à l’ori­gine de la créa­tion et de la jus­ti­fi­ca­tion de l’anti­pa­thie des humains pour ces ani­maux.

... qui renforce le patriarcat

De plus, la science n’est pas uni­que­ment une pro­duc­tion de savoir. Elle est intrin­sè­que­ment liée au déve­lop­pe­ment de tech­no­lo­gies. Les per­son­nes dont le sexe n’est pas faci­le­ment assi­gna­ble à une des deux caté­go­ries autre­fois qua­li­fiées d’her­ma­phro­di­tes, aujourd’hui de per­son­nes inter­sexes ont depuis long­temps posé ques­tion aux méde­cins et bio­lo­gis­tes.
Avant d’être repris par les fémi­nis­tes des années 1970, le terme de genre est ainsi intro­duit dans les années 1950 par le méde­cin John Money qui tra­vaille sur le « trai­te­ment » des enfants inter­sexes dont, pour lui, leur sexe n’est pas en adé­qua­tion avec leur genre [5].
Avec le déve­lop­pe­ment des tech­ni­ques chi­rur­gi­ca­les, des pro­to­co­les médi­caux furent mis en place pour assi­gner un sexe non ambigu mas­cu­lin ou plus sou­vent fémi­nin (il est plus facile de façon­ner chi­rur­gi­ca­le­ment un vagin qu’un pénis). Dans ce cas, c’est l’assi­gna­tion à un genre qui défi­nit le sexe.
Un exem­ple par­ti­cu­liè­re­ment par­lant de la pré­sence de la domi­na­tion mas­cu­line au sein même du déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gi­que est celui de la contra­cep­tion. Avec le pré­ser­va­tif, la pilule est le moyen de contra­cep­tion le plus répandu dans les pays occi­den­taux. Or, celle-ci fait porter la res­pon­sa­bi­lité de la contra­cep­tion uni­que­ment sur les femmes, déchar­geant les hommes de cette consi­dé­ra­tion. Pourtant, un trai­te­ment contra­cep­tif hor­mo­nal existe également pour les hommes, à base de pro­ges­té­rone, blo­quant la pro­duc­tion de sper­ma­to­zoï­des [6]. Certes, la popu­la­rité de la pilule contra­cep­tive pour les femmes, ainsi que l’absence de publi­cité pour la pilule mas­cu­line, sont au moins autant dues au sexisme latent de la société, qu’à celui des milieux médi­caux et phar­ma­ceu­ti­ques en par­ti­cu­lier. Mais la manière dont les moyens contra­cep­tifs sont pro­po­sés ou non aux femmes révè­lent le pou­voir que peut repré­sen­ter le corps médi­cal dans le sys­tème patriar­cal. Encore récem­ment, il reste encore des méde­cins ne recom­man­dant l’uti­li­sa­tion de dis­po­si­tifs intra-uté­rins qu’aux femmes ayant déjà eu des enfants, n’évoquant pas la pos­si­bi­lité de prise conti­nue de cer­tai­nes pilu­les, ou l’exis­tence de moyens moins contrai­gnants comme les implants contra­cep­tifs. Ces « oublis » ou ces « avis pro­fes­sion­nels », issus la plu­part de méde­cins hommes, ne sont que l’expres­sion d’un pou­voir, d’une auto­rité qui se réclame scien­ti­fi­que, donc soi-disant « neutre », alors qu’elle coïn­cide jus­te­ment avec la volonté patriar­cale de contrôle du corps des femmes et de la repro­duc­tion. Parmi les popu­la­tions les plus pau­vres, la sté­ri­li­sa­tion est une des pra­ti­ques contra­cep­ti­ves les plus uti­li­sées dans le monde. Encore une fois, ce sont le corps des femmes qui sont soumis à cette opé­ra­tion irré­ver­si­ble. La vasec­to­mie est une pra­ti­que mar­gi­nale (et plutôt réser­vée à des hommes riches et occi­den­taux).

La pro­duc­tion de savoirs et de tech­ni­ques s’ins­crit dans un contexte social qui est défini par les per­son­nes qui la font, les labo­ra­toi­res et uni­ver­si­tés où la science est réa­li­sée, par les ins­ti­tu­tions qui l’héber­gent et la finan­cent. Elle dépend de la société dans laquelle elle est pro­duite. Ainsi, dans une société lar­ge­ment sexiste, homo­phobe et hété­ro­nor­mée, toute pro­duc­tion de savoir et d’objets tech­no­lo­gi­ques, notam­ment dans les domai­nes qui tou­chent aux fon­de­ments de ces pro­blè­mes (l’anthro­po­lo­gie, la bio­lo­gie ou la méde­cine) doit être consi­dé­rée avec cir­cons­pec­tion, à plus forte raison quand elle semble jus­ti­fier une domi­na­tion ou des iné­ga­li­tés par des faits « objec­tifs » La science est une pra­ti­que essen­tiel­le­ment mas­cu­line. Cette mas­cu­li­nité trans­pa­rait dans les connais­sance pro­dui­tes et les tech­no­lo­gies déve­lop­pées. Les scien­ces ne sont pas un pur che­mi­ne­ment de la raison. Elles sont également des cons­truc­tions socia­les et intè­grent dans leurs pro­duc­tions des éléments sociaux. Ainsi, pour para­phra­ser Galilée et Evelyn Fox-Keller, on ne peut pas dire que ce que pen­sent les hommes n’a rien à voir avec la science, c’est ce que pen­sent les femmes qui n’a rien à voir avec la science [7].

Notes

[1Hélène Rouch, La Gestation, para­doxe immu­no­lo­gi­que de la dua­lité dans Le corps, entre sexe et genre sous la direc­tion de Hélène Rouch, Elsa Dorlin et Dominique Fougeyrollas-Schwebel, 2005

[2Clifford D. Corner, Histoire popu­laire des scien­ces, l’Échappée, 2011], des « bar­riè­res socia­les ont entravé l’accès des femmes à l’ins­truc­tion et aux pro­fes­sions scien­ti­fi­ques » : manière polie de dire qu’en Occident, les pou­voirs reli­gieux et aris­to­cra­ti­ques ont tenté le plus pos­si­ble d’inter­dire l’accès à la pro­duc­tion de connais­sance aux femmes. Et si les scien­ces se sont aussi cons­trui­tes sur les savoirs empi­ri­ques élaborés par les arti­san·e·s, là encore, il a fallu comp­ter avec « l’exclu­sion tra­di­tion­nelle des femmes de nom­breux métiers ». Certes, cet état de fait s’est amé­lioré lors du siècle der­nier, en par­ti­cu­lier depuis les années 70 et le déve­lop­pe­ment d’une cri­ti­que fémi­niste des scien­ces dont des cher­cheu­ses états-unien­nes comme Donna Harraway, Evelyn Fox-Keller ou Sandra Harding furent les porte-dra­peaux, cer­tai­nes bran­ches des scien­ces natu­rel­les s’étant par exem­ple consi­dé­ra­ble­ment fémi­ni­sées. Mais les scien­ti­fi­ques res­tent en majo­rité des cher­cheurs, notam­ment dans les postes à res­pon­sa­bi­lité, et une sacrée iner­tie risque de ralen­tir le chan­ge­ment d’habi­tu­des d’un milieu qua­si­ment exclu­si­ve­ment mas­cu­lin. Ainsi en 1997, 5 % des scien­ti­fi­ques étatsunien·ne·s sont des femmes[[Ingrid Carlander, « Le Sexe des scien­ces », Le Monde Diplomatique, juin 1997

[3Emily Martin, « The Egg and the Sperm : How Science has cons­truc­ted a romance based on ste­reo­ty­pi­cal male-female roles » publié en 1991 dans Signs : jour­nal of women in culture and society.

[4Anna Wilson, « Sexing the Hyena : Intraspecies Readings of the Female Phallus », Signs, Volume 28, n° 3, Gender and Science, 2003

[5Elsa Dorlin, Sexe, genre et inter­sexua­lité : la crise comme régime théo­ri­que, Raisons poli­ti­ques, n° 18, mai 2005

[6À ce propos, lire l’arti­cle d’Athanor, « La contra­cep­tion mas­cu­line », Offensive n° 32, décem­bre 2011

[7Galilée dit dans ses Dialogues sur deux grand sys­tème du monde que « les conclu­sions des scien­ces natu­rel­les sont vraies et néces­sai­res et n’ont rien à voir avec les opi­nions des hommes ». Evelin Fox-Keller dans « Feminism and Science » paru dans Signs en, 1982 retourne le propos de Galilée.


2002-2017 | Site réalisé avec SPIP | Suivre la vie du site RSS 2.0 | squelette | | Plan du site | logo Lautre