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« Vous êtes donné la peine de naître »

jeudi 30 juin 2011


En 1778, dans Le Mariage de Figaro, Beaumarchais dénon­çait les pri­vi­lè­ges archaï­ques de la noblesse. Dans sa pièce de théâ­tre, Beaumarchais met­tait en scène, dans la figure du comte Almavila, cette noblesse para­site, imbue d’elle-même et tel­le­ment per­sua­dée d’incar­ner une race supé­rieure qu’elle s’ima­gine avoir du sang bleu dans les veines. Dans ce qui reste le plus long mono­lo­gue de l’his­toire du théâ­tre, le brave Figaro (oui oui, celui-là même qui donne son nom au jour­nal de Dassault, le ven­deur de canons), valet du comte Almavila, défiait son maître en des termes que l’on inter­prète aujourd’hui comme étant avant-cou­reurs de la Révolution de 1789 : « Parce que vous êtes un grand Seigneur, vous vous croyez un grand génie !... Noblesse, for­tune, un rang, des places : tout cela rend si fier ! Qu’avez­vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus… »

Aujourd’hui qu’est ce qui a changé ?

L’aris­to­cra­tie ou la noblesse, peu importe comme on la nomme, se dis­tin­guait du reste du Tiers État par ses titres : être noble, c’était être titu­laire d’un statut juri­di­que confé­rant des pri­vi­lè­ges et ce, quel que soit l’état de sa for­tune per­son­nelle. Avec la Révolution fran­çaise, tandis que la bour­geoi­sie triom­phe, le vieux sys­tème des pri­vi­lè­ges et des hon­neurs est aboli au profit de l’affir­ma­tion for­melle de l’égalité de chacun. La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen cons­ti­tue alors les pré­mis­ses d’un libé­ra­lisme poli­ti­que auquel doit rapi­de­ment suc­cé­der son équivalent économique. Dès le len­de­main de la Révolution, les cor­po­ra­tions de métier [1] sont sup­pri­mées, tandis que les asso­cia­tions ouvriè­res et pay­san­nes sont pros­cri­tes.

Pour les nou­veaux repré­sen­tants de la « nation », il s’agit d’éliminer tout aspect contrai­gnant, toute rigi­dité au sein du marché émergeant, et consi­dé­rés comme contraire à la liberté du tra­vail et du com­merce. Dès lors, les « citoyens » (mas­cu­lins, cela va sans dire !) sup­po­sés être des « frères » aux yeux de la nation et du droit, peu­vent se livrer à une com­pé­ti­tion de tous les ins­tants dans l’arène du com­merce et ce, bien évidemment, pour le plus grand bon­heur de tous. En 1776, dans son ouvrage inti­tulé La Richesse des Nations, Adam Smith décri­vait déjà l’idée de cette main invi­si­ble, devant mettre en adé­qua­tion offre et demande, et se tra­dui­sant sur la plan phi­lo­so­phi­que par l’idée selon laquelle la pour­suite par tout un chacun de son seul inté­rêt indi­vi­duel doit imman­qua­ble­ment contri­buer à la richesse et au bien-être de tous...

Tous ces chan­ge­ments poli­ti­ques et économiques vont bien évidemment opérer un chan­ge­ment dans la sphère des dis­cours domi­nants. Sous l’Ancien Régime, tout un chacun était censé se satis­faire de la place qu’il occu­pait dans la hié­rar­chie sociale, puis­que l’ordre en place devait rele­ver de la volonté divine. Avec la Révolution fran­çaise, Dieu n’est plus la source du droit et les hié­rar­chies socia­les doi­vent se légi­ti­mer par un autre biais : ce sera celui du mérite indi­vi­duel.

L’ascen­sion sociale est dès lors sup­po­sée être ouverte aux citoyens les plus méri­tants, ceux qui auront su « inno­ver » et redou­bler de finesse, pour accroî­tre leur for­tune per­son­nelle. Le 19 mai 1802, Napoléon Bonaparte ins­ti­tue l’ordre natio­nal de la Légion d’hon­neur censée récom­pen­ser les méri­tes éminents, mili­tai­res ou civils, rendus à la Nation.

Culpabiliser pour mieux exploiter

Les par­ti­sans benêts de l’illu­sion méri­to­cra­ti­que, qu’ils se dési­gnent comme des sociaux-démo­cra­tes sou­cieux d’atté­nuer les rava­ges de l’exploi­ta­tion capi­ta­liste ou comme des vrais petits libé­raux exal­tés par la puis­sance auto­ré­gu­la­trice du marché, s’accor­de­ront tou­jours sur une chose : puisqu’il s’agit de décer­ner des méri­tes, le seul combat poli­ti­que digne d’être mené sera celui de l’égalité des chan­ces. Et pour ce faire, rien de tel que l’école répu­bli­caine pour objec­ti­ver des com­pé­ten­ces et des savoirs, à tra­vers la remise de diplô­mes notam­ment. On notera tout d’abord la marge impor­tante qui existe entre la sup­po­sée égalité des droits, reconnue dans des décla­ra­tions d’ordre sup­po­sé­ment uni­ver­sel [2] et la seule égalité des chan­ces qui pré­vaut sur la ligne de départ de la grande course pour la survie. Au pan­théon de la réus­site, il n’y a pas de place pour tout le monde. Ensuite on s’esclaf­fera en cons­ta­tant que cette sup­po­sée égalité n’est en fait que pure­ment for­melle de sorte que si les « citoyens nais­sent libres et égaux » aux yeux du droit, dans les faits, ils ne le sont déjà plus à la seconde qui suit leur pre­mière bouf­fée d’oxy­gène. Là, où le fils de riche pourra comp­ter sur le capi­tal fami­lial pour se hisser plus rapi­de­ment vers les som­mets, le fils de pro­lé­taire quant à lui, ne pourra comp­ter que sur lui-même pour rem­plir sa gamelle [3]. Plus lar­ge­ment, de nom­breux tra­vaux en socio­lo­gie, dont les plus connus sont ceux de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron sur l’école [4], ont mis à nu les méca­nis­mes de la repro­duc­tion sociale afin de mon­trer de quelle manière les iné­ga­li­tés entre grou­pes sociaux se per­pé­tuent de géné­ra­tion en géné­ra­tion. De ce point de vue, le tra­vail de P. Bourdieu et de J.-C. Passeron a le mérite de faire tomber le mythe de la réus­site sco­laire en mon­trant dans quelle mesure l’ins­ti­tu­tion éducative s’est bâtie par et pour valo­ri­ser les apti­tu­des des clas­ses bour­geoi­ses et des clas­ses intel­lec­tuel­les supé­rieu­res, de manière à légi­ti­mer leur domi­na­tion. En ce sens, l’idéo­lo­gie du mérite n’est alors plus un leit­mo­tiv mais bel et bien une arme de classe des­ti­née à jus­ti­fier un ordre social hié­rar­chi­que. Pour les domi­nants, invo­quer l’idéo­lo­gie du mérite, c’est se recou­vrir de pres­tige. Pour les domi­nés, l’idéo­lo­gie du mérite est à l’inverse une arme culpa­bi­li­sa­tion censée jus­ti­fier l’asser­vis­se­ment sala­rial. On verse ici dans les impé­ra­tifs du contrôle social dès lors qu’il s’agit d’impu­ter à l’exploi­téE les rai­sons de sa propre misère.

Des dynasties d’exploiteurs

On voit à quel point les idées qui cir­cu­lent aujourd’hui à qui mieux mieux ne datent pas d’hier. De la même manière que la pauvre est encore et tou­jours une figure mépri­sée, les for­mu­les indé­mo­da­bles selon les­quel­les les gran­des for­tu­nes de ce monde auraient « mérité » leurs biens par exem­ple ou auraient su « pren­dre des ris­ques », sont aussi tena­ces qu’elles sont ancien­nes. Et pour­tant, posons-nous la ques­tion et envi­sa­geons tour à tour les méri­tes indi­vi­duels des gran­des for­tu­nes fran­çai­ses. Quels méri­tes peu­vent donc bien avoir des Bolloré, des Dassault, des Bouygues, des Mulliez, des Pinault ? Passons-les en revue, eux et leurs actes de bra­voure ! Bernard Arnault, pre­mière for­tune de France et pré­si­dent du groupe de luxe LVMH, fils de l’indus­triel Jean Savinel et dont les reje­tons sont d’ores et déjà prêts à pren­dre la relève chez LVMH et Louis-Vuitton ; Gérard Mulliez, pro­prié­taire du groupe Auchan, à la tête d’une richesse per­son­nelle de 19 mil­liards d’euros et membre d’une dynas­tie d’indus­triels qui avait fait des fila­tu­res du Nord ses choux gras à partir de 1847. Liliane Bettencourt, héri­tière et action­naire prin­ci­pale du groupe l’Oréal, dont la for­tune per­son­nelle est esti­mée à 14 mil­liards d’euros, que les enfants vou­draient voir déjà morte pour pou­voir mettre la main sur le pac­tole. Et c’est sans oublier Serge Dassault, ven­deur de canons classé 5e for­tune fran­çaise, Martin Bouygues, pro­prié­taire de TF1, qui fait dans la télé­pho­nie et la cons­truc­tion de pri­sons pour immi­gréEs ou encore Vincent Bolloré, fidèle du pré­si­dent, qui pille l’Afrique comme le plus abjecte des vau­tours. Posons-la donc cette fichue ques­tion : qu’ont-ils fait tous ces gens là pour méri­ter leur dû ? Qu’ont-ils fait sinon bran­dir les titres de pro­priété que leurs avaient légués leurs parents, eux qui les tenaient déjà de leurs pro­pres parents depuis une, deux, trois géné­ra­tions ? Qu’ont-ils donc fait ces riches indus­triels et ces riches ban­quiers sinon sortir de ces gran­des écoles cons­trui­tes à la mesure de leurs ambi­tions ? Qu’ont-ils fait une fois arri­vés à la tête de leur empire sinon récla­mer auprès de leurs com­pli­ces du gou­ver­ne­ment tou­jours plus de pré­ca­rité pour leurs sala­riéEs ? Qu’ont-ils fait, sinon inves­tir le capi­tal fami­lial dans des entre­pri­ses au sein des­quel­les ils ont pu, en toute léga­lité, voler le fruit du tra­vail de leurs sala­riéEs ? Qu’ont-ils fait sinon piller les exem­pi­res colo­niaux ? Qu’ont-ils fait sinon bâtir leur richesse sur des tas de cada­vres ?

Et fina­le­ment, qu’ont-ils fait à part s’être donné la peine de naître ?

Notes

[1Les cor­po­ra­tions de métier sont jusqu’à la loi
d’Allarde de mars 1791 des asso­cia­tions
pro­fes­sion­nel­les orga­ni­sées à l’échelle d’une ville et
devant régir à la fois les pra­ti­ques et le sys­tème de
mobi­lité ayant cours au sein d’une pro­fes­sion.

[2Mais Marx n’écrivait-il pas que la Déclaration des
Droits de l’Homme et du Citoyen était comme la
béquille du sys­tème capi­ta­liste, celle qui est censée le
légi­ti­mer quand tout va mal ?

[3Cette remar­que vaut également pour d’autres types
de rap­port d’oppres­sion : Quelle chance de gravir les
échelons de la société pos­sède une femme lors­que
depuis des siè­cles, toutes les posi­tions de pou­voir sont
occu­pées par des hommes ? Quelle chance une per­sonne
racia­li­sée a-t-elle de réus­sir lors­que tous les modè­les de
réus­site demeu­rent hégé­mo­ni­que­ment blancs ? Un
arti­cle sem­bla­ble à celui-ci serait néces­saire pour
rendre compte de chacun de ces cas.

[4Les Héritiers : les étudiants et la culture, Pierre
Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Minuit, 1964


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