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Venezuela : les réalités du "chavisme" vues par un anarchiste

mercredi 14 mars 2007


Texte adapté du jour­nal de bord tenu sur son site web par Nico, anar­chiste gre­no­blois qui a vécu un an au Venezuela.
Texte ori­gi­nal : www.mas­poe­sia.contra­po­der.org.ve

Ces quel­ques pages sont cen­sées donner un aperçu de ce que je vis, je vois, j’entends, j’apprends d’une année au Venezuela. Plusieurs rai­sons à cela : donner des nou­vel­les un peu à ma famille et amiEs mais aussi par­ta­ger l’expé­rience de quel­ques mois dans un pays en plein "pro­ces­sus révo­lu­tion­naire boli­va­rien" (à l’heure où j’écris ces lignes, je ne sais tou­jours pas ce que cela signi­fie). J’avais envie de voir par moi-même et de témoi­gner d’une situa­tion dont on per­çoit peu de choses en France si ce ne sont les échos des fan­tas­mes révo­lu­tion­nai­res.

Premiers pas à Caracas

Je passe ma pre­mière nuit à l’hôtel dans le bruit des sirè­nes et des com­pres­seurs d’air condi­tionné de l’immeu­ble. Ils doi­vent être situés pas loin de la cham­bre.
Je suis conduit là par Alberto, un ensei­gnant de l’uni­ver­sité Simon Bolivar avec lequel je suis en contact depuis plu­sieurs mois. Alberto veut me loger mais c’est le cham­bou­le­ment chez lui à cause de l’effon­dre­ment d’un bout de mon­ta­gne au fond de son jardin, il y a quel­ques jours, à la suite de pluies dilu­vien­nes. Il est donc en train de faire cons­truire un mur pour empê­cher de futurs plus gros dégâts. Les habi­tan­tEs des bidon­vil­les qui cein­tu­rent Caracas, agrip­pés aux flancs des mon­ta­gnes, n’ont pas les moyens de se cons­truire de tels murs et le der­nier glis­se­ment de ter­rain en 1995 a fait plu­sieurs dizai­nes de mil­liers de mort parmi eux. D’ailleurs, Alberto habite une sorte de quar­tier privé, gardé jour et nuit.

Après ma nuit d’hôtel, j’atter­ris fina­le­ment chez Rafik, un libano-véné­zué­lien, ingé­nieur indus­triel et spé­cia­liste en tout genre de busi­ness. Il habite entre la Plaza Venezuela et l’Avenida Libertador dans un immeu­ble, au pied d’immen­ses tours cha­peau­tées des ensei­gnes Pepsi-Cola et d’une énorme tasse à café flam­boyante Nestlé. Il a une cham­bre de libre dans son appar­te­ment et se pro­pose de m’héber­ger. Commence alors une longue péré­gri­na­tion en pick-up amé­ri­cain à tra­vers les rues de l’Est de Caracas. Celle-ci conti­nuera le len­de­main et devien­dra pesante.

Rafik est pro-Chavez et grosso modo pour le pro­ces­sus de révo­lu­tion boli­va­rienne. Je ne suis pas sûr d’avoir saisi toutes les nuan­ces, les impli­ca­tions de ce que cela signi­fie. Pour l’ins­tant, j’ai retenu qu’il est pour la jus­tice sociale, pour de nou­vel­les formes de régu­la­tions socia­les (vague­ment auto­gé­rées), pour de nou­vel­les ins­ti­tu­tions démo­cra­ti­ques qui empê­che­raient un retour en arrière. D’après Rafik, les habi­tan­tEs des bar­rios (les bidon­vil­les) n’ont pas gagné grand-chose avec Chavez, juste la dignité d’exis­ter, le fait de pou­voir s’orga­ni­ser autre­ment, de s’émanciper de l’emprise des gros­ses com­pa­gnies. Rafik me donne l’exem­ple des balayeurs de rue qui quel­ques années aupa­ra­vant tra­vaillaient pour une mul­ti­na­tio­nale fran­çaise. Cette mul­ti­na­tio­nale les payait une misère et au pas­sage ne net­toyait pas grand-chose. D’ailleurs, cela fai­sait les affai­res de l’oppo­si­tion à Chavez, qui en pro­fi­tait pour dénon­cer l’incu­rie de la ges­tion cha­viste. La muni­ci­pa­lité cha­viste a alors pro­posé à ces tra­vailleurs de s’orga­ni­ser en coo­pé­ra­tive auto­gé­rée pour assu­rer le net­toyage des rues. Deux avan­ta­ges à ce sys­tème : un meilleur salaire pour les balayeurs et des rues plus pro­pres. Rafik a com­mencé à me raconter cela alors qu’il don­nait par la fenê­tre de son pick-up, au moment de démar­rer, quel­ques boli­vars (la mon­naie véné­zué­lienne) à un balayeur pour qu’il se rafraî­chisse. C’est ça "le pro­ces­sus" ? La cha­rité comme jus­tice sociale ?
Lors de mes péré­gri­na­tions en pick-up, je tra­verse les quar­tiers "exclu­sifs" où habite la classe moyenne haute pour ne pas dire la bour­geoi­sie. Rafik est clair, ces quar­tiers sont à 80% contre Chavez (c’est bien sûr le contraire dans les bar­rios). En tout cas, ils puent le fric, même pour un occi­den­tal. On se croi­rait dans les quar­tiers huppés de Paris et sa ban­lieue. Rafik me com­mente le niveau des loyers, les prix dans les cen­tres com­mer­ciaux, il me livre une sorte de géo­gra­phie sociale de Caracas. On peut passer d’un quar­tier pauvre à une zone exclu­sive en fran­chis­sant seu­le­ment une rue et la dif­fé­rence est nette. Seules les pou­bel­les des riches ont ten­dance à débor­der sur les bar­rios.

Dans cer­tains quar­tiers, des maga­sins sont fermés suite à une des­cente du fisc. Ils refu­sent de payer leurs impôts et sont donc fermés en repré­sailles par le gou­ver­ne­ment. Si au début une partie de la classe moyenne pou­vait être avec Chavez, elle s’est depuis ral­liée à l’oppo­si­tion car Chavez ne satis­fai­sait pas la défense de ses inté­rêts petits-bour­geois. On serait donc revenu à une forme plus clas­si­que des luttes socia­les et poli­ti­ques, à la lutte des clas­ses.

J’accom­pa­gne aussi Rafik à son usine. C’est une sorte de no man’s land au milieu d’un barrio. Il y a un hangar avec des machi­nes chi­noi­ses. Elles sont là depuis deux ans mais ne tour­nent plus car Rafik n’a plus d’argent pour pour­sui­vre leur ins­tal­la­tion. L’ensem­ble est gardé par une famille du barrio voisin. Je crois que Rafik confond sou­vent paix sociale et jus­tice sociale. Il m’expli­que qu’il ali­mente en eau le barrio, qu’il prend soin des famil­les qui habi­tent là car il a besoin d’elles pour pou­voir démar­rer dans de bonnes condi­tions son usine à moitié ter­mi­née. On repart à tra­vers les bar­rios, les ensem­bles d’immeu­bles accro­chés aux pentes des col­li­nes qui envi­ron­nent Caracas, noyés dans la forêt tro­pi­cale. Pourquoi ces immeu­bles sont là : concen­tra­tion d’habi­ta­tions pour l’appro­vi­sion­ne­ment en main d’œuvre d’une quel­conque indus­trie ou ten­ta­tive désas­treuse de réno­va­tion d’un barrio ? C’est cer­tai­ne­ment un peu des deux. Le pro­ces­sus va être encore long avant que la "dignité retrou­vée" se trans­forme en un habi­tat humain.

Mais d’après Rafik, tant que le cours du pétrole sera haut, le pro­ces­sus aura ses chan­ces. Par contre, s’il chute, cela sera la fin du pro­ces­sus et de Chavez. Cela se tient. Puis, dans un long mono­lo­gue géo­po­li­ti­que aux enjeux déli­rants, Rafik m’expli­que fina­le­ment que la guerre en Irak, la pres­sion sur le Venezuela n’ont qu’un seul but, contrô­ler le pétrole … pour mieux blo­quer le déve­lop­pe­ment de la Chine, le seul ennemi réel des USA, car le seul capa­ble de se sub­sti­tuer à l’empire amé­ri­cain. Fin de la repré­sen­ta­tion !

Rencontres anarchopunks

Je pars ce soir, jeudi, pour deux jours de ren­contres anar­cho­punks à Maracaibo. Ce sont les 8èmes ren­contres du genre. Elles ont lieu dans plu­sieurs villes du Venezuela et consis­tent prin­ci­pa­le­ment en acti­vi­tés, débats, ren­contres, concerts autour du mou­ve­ment anar­cho­punk. Les jour­nées ont un double objec­tif, per­met­tre une ren­contre des mem­bres de ce mou­ve­ment pour qu’ils et elles s’orga­ni­sent, et pro­mou­voir les idées liber­tai­res. Ainsi, lors des der­niè­res ren­contres, il a été décidé de monter une coo­pé­ra­tive pour l’acqui­si­tion d’un camion et de maté­riel de sono. Une fois acquis, cela ser­vira à l’orga­ni­sa­tion de concerts et de tour­nées.

Maracaibo est un gros port de com­merce situé sur les rives du lac du même nom. C’est le plus grand du conti­nent. Il est recou­vert de der­ricks car la région est aussi la pre­mière pro­duc­trice de pétrole du Venezuela. Pour faci­li­ter l’exploi­ta­tion des gise­ments, le lac a même été ouvert sur la mer … Les eaux sau­mâ­tres et pol­luées du lac sont un des nom­breux bien­faits de l’indus­trie pétro­lière de la région !! La géo­gra­phie très amé­ri­caine de la ville est peut-être due à la pré­sence mas­sive de sala­riéEs des majors pétro­liè­res dans la pre­mière moitié du XXème Siècle. Ce n’est en effet que dans la seconde partie du XXème Siècle que le Venezuela a pu s’affran­chir, dans une petite mesure, des gran­des com­pa­gnies pétro­liè­res. Cet affran­chis­se­ment est d’ailleurs encore l’enjeu poli­ti­que prin­ci­pal du Venezuela. Et Chavez, se rap­pro­chant en cela des fon­da­teurs de l’OPEP et des diri­geants non-ali­gnés des années 60, en a fait son cheval de bataille.
Mais, il n’y a pas que le pétrole dans la région. Il y a aussi les exploi­ta­tions de char­bon de la Sierra Perija. D’ailleurs, le gou­ver­ne­ment cha­viste pousse à l’ouver­ture de nou­vel­les car­riè­res, tou­jours dans un souci de "déve­lop­pe­ment" et de cons­ti­tu­tion d’un contre-poids à "l’impe­rio" amé­ri­cain. Les indien­NEs gua­jiro qui habi­tent la région ne sont pas de cet avis ! Ils/Elles ne sont pas dupes des bien­faits du déve­lop­pe­ment : des­truc­tion de leur envi­ron­ne­ment natu­rel, social et cultu­rel, illu­sion d’être bien payéEs à la mine, perte de l’auto­no­mie ali­men­taire, misère, drogue, pros­ti­tu­tion… Leur lutte est par­ti­cu­liè­re­ment sou­te­nue par le mou­ve­ment liber­taire et, plus sur­pre­nant, par des écologistes pro-Chavez. D’ailleurs, les indien­NEs le sont aussi pour la plu­part. Cette lutte illus­tre donc bien les contra­dic­tions du pro­ces­sus de révo­lu­tion boli­va­rienne (volonté de chan­ge­ment social qui se tra­duit dans les faits par les recet­tes éculées du déve­lop­pe­ment tech­ni­que et indus­triel à tout prix).

[...]
Aujourd’hui a lieu la jor­nada anar­cho­punk de Valencia. Le prin­cipe et le contenu res­tent le même qu’à Maracaibo : vidéos et dis­cus­sions sur l’immi­gra­tion en Europe, l’action directe non-vio­lente et tables de presse. Par contre, le cadre de la jour­née n’a pas grand-chose à voir puis­que c’est un bâti­ment de l’uni­ver­sité de la ville. D’ailleurs, cette uni­ver­sité n’a rien d’une uni­ver­sité euro­péenne. On croi­rait un camp de bun­ga­lows.
Prévue à 9 heures du matin, la jour­née va en fait com­men­cer 3 heures plus tard pour des pro­blè­mes de clés et de dis­po­ni­bi­lité de salles. On se demande d’ailleurs bien pour­quoi avoir fait com­men­cer une jour­née anar­cho­punk un samedi matin à 9 heures. Finalement, on se retrouve à une cen­taine, entas­sés dans une salle de classe. Et oui, une cen­taine de per­son­nes sont là malgré un pro­gramme plutôt aride, aucune acti­vité fes­tive n’étant prévue. Cela laisse rêveur. Les dis­cus­sions s’ouvrent sur un échange très inté­res­sant à propos de la situa­tion poli­ti­que au Venezuela. Un punk colom­bien sans-papiers pré­cise d’une part qu’il pré­fère encore Chavez à la droite ultra-conser­va­trice qui a tenu le pays pen­dant des dizai­nes d’années. Ce à quoi tout le monde opine. Il rap­pelle ensuite que Chavez ne vient pas de nulle part, qu’il n’est pas un acci­dent his­to­ri­que. Il serait plutôt l’abou­tis­se­ment de la matu­ra­tion poli­ti­que d’une armée véné­zué­lienne dont les sol­dats mais aussi l’enca­dre­ment seraient plutôt issus des clas­ses infé­rieu­res. Il faudra que je creuse cela.

De retour à Caracas

Je me balade pour ache­ter des chaus­su­res de marche entre la Plaza Venezuela et Chacaito. Ce sont deux quar­tiers popu­lai­res de Caracas qui font la tran­si­tion entre l’ouest pauvre et noir et l’est beau­coup plus riche et blanc. Dans la jour­née, l’ambiance y est très com­mer­çante. Les trot­toirs sont bondés de stands de bouffe, de frin­gues, de bijoux, de bou­quins, de hous­ses de télé­phone por­ta­ble. Le tra­vail infor­mel est ici une acti­vité économique à part entière, 50% de la popu­la­tion en dépend. La nuit, quel­ques bars, des fumeurs de cracks et la misère qui erre, sans dormir car c’est trop dan­ge­reux … elle atten­dra la jour­née pour se repo­ser et la fin d’après-midi pour faire les pou­bel­les … Clichés éculés qui pren­nent corps dans la capi­tale d’un pays riche à mil­liards de pétrole.
Et pour contrô­ler cette misère, les flics et les mili­tai­res ne man­quent pas entre la police mili­taire, métro­po­li­taine, les diver­ses poli­ces muni­ci­pa­les, la garde natio­nale, les agents de sécu­rité. Tout ce beau monde est surarmé, porte gilet pare-balle et paraît tota­le­ment dévoué à la pro­tec­tion de son congé­nère …

Car bien sûr, ici on ne fait que parler de l’insé­cu­rité. Je n’arrive même plus à savoir si c’est para­noïa de ma part, cliché de l’occi­den­tal se bala­dant chez les pau­vres ou réa­lité d’un pays qui dérive entre drogue, alcool et vio­lence sociale. Il y a cer­tai­ne­ment un peu de tout.

Les jour­naux anti­cha­vis­tes du lundi ont beau jeu de rendre compte de la cin­quan­taine de morts vio­len­tes qui se pro­duit le week-end à Caracas. Les cha­vis­tes ne sont pas à la traîne avec une poli­ti­que sécu­ri­taire qui n’a rien à envier à celle des pays occi­den­taux ou de la voi­sine Colombie, fer de lance du néo-libé­ra­lisme dans la région. Est-ce le fruit d’une rela­tion com­plexe entre l’ins­tinct de survie, le vieux fond fata­liste catho­li­que et l’influence du phé­no­mène amé­ri­cain des bandes de quar­tier ? Toujours est-il que la vie semble avoir une valeur tout rela­tive ici. La vio­lence est par­fois même reven­di­quée comme trait véné­zué­lien, comme la preuve de leur sang chaud. Mais que dire alors des lotis­se­ments privés, gardés jour et nuit à mille lieues des quar­tiers chauds de Caracas, des tri­ples grilles à fran­chir pour ren­trer dans les appar­te­ments des quar­tiers de la classe moyenne haute, blan­che, bien pen­sante, n’ayant jamais foutu un pied dans un barrio ? On est bien sûr au cœur de la para­noïa qui nour­rit une poli­ti­que répres­sive de contin­gen­te­ment des clas­ses les plus basses dans leur quar­tier.

500 ans de colonisation

Aujourd’hui, c’est férié. C’est le jour de la raza (du peuple, de la race), de l’his­pa­ni­dad, de Christophe Colomb. Il y a mille noms pour célé­brer le jour de la décou­verte du conti­nent amé­ri­cain, le pre­mier jour de 500 années de colo­ni­sa­tion. Conscient de la force du verbe, le gou­ver­ne­ment cha­viste a décrété que ce jour serait plutôt celui de la résis­tance indienne. Il est pour lui l’occa­sion de bom­bar­der les jour­naux de pro­pa­gande sur les actions éducatives, de redis­tri­bu­tion des terres qu’il mène. D’ailleurs, il n’est pas rare que la presse d’oppo­si­tion accuse le gou­ver­ne­ment cha­viste de limi­ter économiquement la liberté de la presse en deve­nant petit à petit sa plus grande source de res­sour­ces par l’entre­mise des publi­ci­tés gou­ver­ne­men­ta­les.

La veille, 120 indien­NEs de dif­fé­ren­tes eth­nies de l’Etat de Zulia (état du nord-ouest du Venezuela, fron­ta­lier avec la Colombie) se sont ras­sem­bléEs en plein centre pour pro­tes­ter contre l’exploi­ta­tion de char­bon dans la sierra Perija. D’une part, ils/elles récla­ment l’arrêt de cer­tai­nes exploi­ta­tions illé­ga­les ou désas­treu­ses pour l’envi­ron­ne­ment, d’autre part, ils/elles dénon­cent les expro­pria­tions for­cées com­mi­ses par la garde natio­nale afin que s’ouvrent de nou­vel­les conces­sions miniè­res. Les cha­vis­tes appel­lent cela "les iné­vi­ta­bles contra­dic­tions inter­nes au pro­ces­sus boli­va­rien" ! Une belle langue de bois pour un beau mas­sa­cre, les indien­NEs se retrou­vant can­ton­nés à des zones de plus en plus res­trein­tes à l’inté­rieur de la sierra.
Autre contra­dic­tion … l’année der­nière, la statue de Christophe Colomb trô­nant au beau milieu de la plaza Venezuela fût abat­tue et en partie détruite par des mani­fes­tan­tEs sou­cieux de mettre en pra­ti­que la résis­tance indienne. Mal leur en a pris. Un cer­tain nombre fût arrêté et crou­pit en prison depuis un an ! Toujours d’après les cha­vis­tes, ils n’ont pas été libé­rés pour ne pas méconten­ter l’Espagne, un pays que Chavez se ménage comme allié dans sa lutte contre l’Empire.

Aujourd’hui, pas de débor­de­ment, pas d’acti­vi­tés orga­ni­sées par le gou­ver­ne­ment à l’excep­tion d’un mara­thon … Quel sens de l’humour ont les cha­vis­tes pour fêter ainsi le mara­thon des 500 années d’exter­mi­na­tion indienne, du sud de la Patagonie au Mexique !

Un peu d’histoire politique du Venezuela

Tout remonte à 1989, lors­que le pays est secoué par les ter­ri­bles émeutes dites du Caracazo. Ces émeutes débu­tent à l’aube du 27 février quand les gens qui se ren­dent à Caracas décou­vrent que les tarifs ont doublé depuis la veille. Ces haus­ses sont la consé­quence de la mise en place d’un plan dra­co­nien exigé par le FMI. Tous les com­mer­ces sont alors pris d’assaut. La répres­sion ne se fait pas atten­dre et attein­dra des som­mets avec le plan Avila. On comp­tera 3000 morts et dis­pa­rus entre le 27 février et le 2 mars 1989. Il n’est pas inu­tile de rap­pe­ler que des res­pon­sa­bles mili­tai­res, main­te­nant pro­ches de Chavez, ont alors été mouillés dans l’orga­ni­sa­tion et l’exé­cu­tion du plan Avila.

Ce mas­sa­cre sonne le réveil de la popu­la­tion après des années de dic­ta­ture et de démo­cra­tie repré­sen­ta­tive oeu­vrant toutes deux à une poli­ti­que néo-libé­rale. Chavez tente alors de récu­pé­rer la grande effer­ves­cence sociale qui suit, lors d’un coup d’état manqué en 1992. Il y par­vient en 1998. C’est le début du "pro­ces­sus révo­lu­tion­naire boli­va­rien".

On devrait parler plutôt d’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion des mou­ve­ments sociaux (et cela rap­pelle ce qui s’est passé avec la vic­toire de Mitterand en 1981). La mobi­li­sa­tion popu­laire est en effet peu à peu trans­for­mée en mobi­li­sa­tion électorale. Ainsi, les cer­cles boli­va­riens qui regrou­pent diri­gean­tEs com­mu­nau­tai­res et voi­si­nEs, dans les bidon­vil­les, les quar­tier popu­lai­res et les petits vil­la­ges, sont trans­for­més en "Unités de Bataille Electorale". Le contre-argu­ment des cha­vis­tes est connu : du coup d’état d’avril 2002 au réfé­ren­dum révo­ca­toire de 2004, Chavez est resté menacé dans sa légi­ti­mité et il était impé­ra­tif de gagner la bataille électorale.

Entre le discours et les actes

En atten­dant, le mou­ve­ment social est devenu mori­bond. Il est ins­truc­tif de noter que les mani­fes­ta­tions anti-guerre au début de l’inva­sion de l’Irak n’ont ras­sem­blé ici que quel­ques mil­liers de per­son­nes alors que les U$A sont quand même l’ennemi "numéro un". Il faut dire que Chavez ne s’est pas empressé de dénon­cer une inva­sion qui a lar­ge­ment pro­fité aux ventes de pétrole véné­zué­lien, prin­ci­pa­le­ment aux U$A ! L’ambas­sa­deur amé­ri­cain au Venezuela n’oublie d’ailleurs jamais de rap­pe­ler qu’il ne craint pas un embargo du pétrole véné­zue­lien. Car à qui le Venezuela vendra ce pétrole ? C’est une des rai­sons pour les­quel­les Chavez encou­rage l’inté­gra­tion des pays latino-amé­ri­cains dans un grand marché commun cen­tra­lisé. Il doit rêver que le Venezuela devienne la pompe à essence de l’Amérique Latine et qu’il se coupe de sa dépen­dance avec les USA. En voilà un grand projet pour le "socia­lisme du XXIème Siècle" (appel­la­tion offi­cielle de la poli­ti­que gouailleuse et ultra-prag­ma­ti­que, pour ne pas dire à courte vue électorale, de Chavez).

Les expro­pria­tions des pro­prié­tés ter­rien­nes non pro­duc­ti­ves sont aussi une belle escro­que­rie ! Oh, bien sûr, les natio­na­li­sa­tions et les expro­pria­tions sont réel­les. L’oppo­si­tion de droite crie d’ailleurs au scan­dale et en appelle à la défense de la sacro-sainte pro­priété privée, relayée par l’ambas­sa­deur des U$A (qui menace le Venezuela de repré­sailles économiques). Mais elle ne devrait pas tant s’inquié­ter ... Car, malgré la teneur de ses dis­cours du diman­che à la télé, Chavez n’a pas oublié d’ins­crire la pro­priété privée dans la toute récente cons­ti­tu­tion de la République Bolivarienne du Venezuela (adop­tée en 1999, un an après son arri­vée au pou­voir).

Et c’est sans parler de la mys­ti­fi­ca­tion du Forum Social Mondial. Fer de lance de l’inter­na­tio­nale alter­mon­dia­liste lar­ge­ment porté par Lula, Chavez et Morales, le FSM est un échec patent quand on voit le peu de sou­tien qu’appor­tent les popu­la­tions de pays comme le Brésil ou le Venezuela à leur gou­ver­ne­ment (revers électoraux du Parti des Travailleurs de Lula dans ses fiefs et très forte abs­ten­tion au Venezuela, de l’ordre de 40%).

Tout est à faire car plus rien n’existe ici, si ce n’est un grand mou­ve­ment informe de sou­tien à Chavez, assu­jetti aux contin­gen­ces électorales. D’ailleurs, on est là au cœur du pro­ces­sus boli­va­rien. Il s’agit tout d’abord de cons­ti­tuer un grand mou­ve­ment de masse à la base. Il faut ensuite sup­pri­mer tous les roua­ges inter­mé­diai­res sous pré­texte de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive. La der­nière étape est de conte­nir le tout par une pré­sence poli­ti­que impor­tante de l’armée. Et le tour est joué, Chavez à la tête, la masse à ses pieds et l’armée comme cour­roie de trans­mis­sion (les refon­tes actuel­les de l’armée, per­met­tant un contrôle opé­ra­tion­nel plus direct de Chavez sur les dif­fé­ren­tes armes va d’ailleurs dans ce sens). On est au cœur du popu­lisme. Et les grands frères de Chavez s’appe­laient Castro, Peron, Nasser.

Qu’est-ce que le "chavisme" ?

Le cha­visme n’est pas un fait isolé dans l’his­toire du Venezuela. Il reprend dans la per­sonne de Chavez les deux mythes fon­da­teurs du Venezuela moderne : l’armée et le métis­sage.

Le Venezuela comme partie de l’empire colo­nial espa­gnol s’est déve­loppé par les plan­ta­tions de cacao, de café, de tabac, de canne à sucre. Comme au Brésil, la lutte pour l’indé­pen­dance du Venezuela a été avant tout l’affron­te­ment de la bour­geoi­sie locale des plan­ta­tions contre le pou­voir et l’admi­nis­tra­tion espa­gnole. C’était aussi un affron­te­ment entre la bour­geoi­sie créole ("blan­che") et une armée pro-monar­chiste de zambos (métis de noir et d’indien), de mula­tos (métis de noir et de blanc), de noirs anciens escla­ves, au ser­vice du pou­voir espa­gnol.

Bolivar le libé­ra­teur de la Grande Colombie (ras­sem­blant le Venezuela, la Colombie, Panama et l’Equateur) s’appuya aussi sur une armée de métis. Pourtant il s’en méfia tou­jours, crai­gnant leur prise du pou­voir. Car, avec les guer­res d’indé­pen­dance, les mili­tai­res sont deve­nus des acteurs incontour­na­bles de la vie sociale véné­zue­lienne. Et, dans une société for­te­ment mar­quée par l’escla­vage et la hié­rar­chie raciale qui en découle, l’armée est deve­nue, pour les métis, le lieu d’une ascen­sion sociale impen­sa­ble jusqu’alors dans la société civile.

C’est de cette armée que Chavez devait sortir, un beau jour de 1992 pour un coup d’Etat qui marqua les débuts du pro­ces­sus boli­va­rien. Son ori­gine mili­taire fait aussi de Chavez un héri­tier de la longue tra­di­tion des cau­dillos latino-amé­ri­cains. Il en a les attri­buts, mêlant popu­lisme et cha­risme mes­sia­ni­que. C’est ainsi que Chavez se reven­di­que aussi bien de Bolivar, de Fidel Castro, de Jésus-Christ que de la longue lignée des chefs mili­tai­res métis du dix-neu­vième siècle. C’est José Tomas Boves, à la tête de son armée qui lutte contre les pro­prié­tai­res fon­ciers créo­les, c’est José Antonio Paez qui s’auto­pro­clame pré­si­dent du Venezuela en 1829 après avoir lutté pour l’indé­pen­dance, c’est José Tadeo Monagas qui s’appuie sur les clas­ses popu­lai­res pour lutter contre la bour­geoi­sie et garder le pou­voir avant que sa dic­ta­ture ne tombe en 1864, c’est Antonio Guzman Blanco qui déve­loppe le culte de la per­son­na­lité, c’est Juan Vicente Gomez qui au ving­tième siècle fait du Venezuela une grande puis­sance pétro­lière, c’est Chavez qui fonde son mou­ve­ment boli­va­rien révo­lu­tion­naire en 1982 pour ne pas cesser de dénon­cer la cor­rup­tion des gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs et tenter par tous les moyens d’accé­der au pou­voir.

Car le cha­visme est aussi le résul­tat de la grave crise poli­ti­que, sociale et économique qui secoue la démo­cra­tie véné­zué­lienne dans les années 80. A la chute de la dic­ta­ture en 1958, les trois grands partis véné­zue­liens (dont l’Action Démocratique, sociale-démo­crate, et la COPEI, démo­crate-chré­tien) scel­lent un pacte d’entente par peur de la pro­pa­ga­tion des gué­rillas com­mu­nis­tes. Les reve­nus pétro­liers, tombés dans l’escar­celle étatique suite aux diver­ses natio­na­li­sa­tions, per­met­tent aux gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs de sub­ven­tion­ner les dif­fé­rents sec­teurs économiques. Mais le début des années 80 est syno­nyme de baisse des expor­ta­tions pétro­liè­res et des cours (jusqu’à moins 50%). Comme par­tout dans le monde, à une poli­ti­que d’ins­pi­ra­tion key­né­sienne suc­cède un libé­ra­lisme for­cené entre­tenu par les injonc­tions du FMI. Les prix s’envo­lent. En février 1989 éclate le Caracazo.. La situa­tion ne fait pour­tant qu’empi­rer et la pau­vreté touche 40% de la popu­la­tion au début des années 90. Suite au coup d’état de 1992, Chavez est empri­sonné pour un an et devient de plus en plus popu­laire parmi la popu­la­tion des bar­rios. En 1993, il créé le Movimiento V República (MVR). En 1998, c’est le deuxième plus grand parti après l’Action Démocratique. Chavez est élu pré­si­dent en décem­bre 1998. Le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire boli­va­rien devient pro­ces­sus de pou­voir. En 1999, une nou­velle cons­ti­tu­tion est adop­tée fon­dant la 5ème République du Venezuela. En avril 2002, aux mani­fes­ta­tions suc­cè­dent un coup d’état mené par la fédé­ra­tion des patron­NEs. Encore une fois, l’armée va jouer un rôle de pre­mier plan car ce sont des géné­raux dis­si­dents, pro-cha­vis­tes qui, repre­nant le pou­voir des gar­ni­sons, vont ren­ver­ser en deux jours la junte nou­vel­le­ment créée. En 2003, une grève géné­rale est menée par l’oppo­si­tion. Elle conduit à la tenue d’un réfé­ren­dum (pour ou contre la pour­suite du mandat pré­si­den­tiel de Chavez). Chavez le gagne à l’été 2004.

Ces évènements sont la marque du cha­visme. Fortement teinté de popu­lisme, le mou­ve­ment s’adresse d’abord aux clas­ses popu­lai­res. Il leur parle de dignité, de reprise en main de leur quar­tier, de tra­vail, de fin de la cor­rup­tion et du clien­té­lisme, de patrie et de toit pour touTEs. Jusqu’en 1998, ce dis­cours est aussi entendu par une partie de la classe moyenne. L’effer­ves­cence sociale qui règne depuis la fin des années 80 (et dont le Caracazo est l’explo­sion momen­ta­née), la las­si­tude du punto fijismo (l’alter­nance ins­ti­tu­tion­na­li­sée au gou­ver­ne­ment de l’AD et de la COPEI) se satis­font de la guerre menée par Chavez contre la vieille classe poli­ti­que.

On atteint d’ailleurs là une limite du cha­visme. Face aux échéances électorales régu­liè­res d’une démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, le cha­visme ne manque jamais de récu­pé­rer l’effer­ves­cence sociale pour gagner les élections sui­van­tes. Pour les élections par­le­men­tai­res de décem­bre 2005, un parti satel­lite du cha­visme, Podemos, va même jusqu’à iden­ti­fier chris­tia­nisme et socia­lisme. Cela pour­rait passer pour une résur­gence de la théo­lo­gie de la libé­ra­tion si cela n’avait pas un arrière-goût de récu­pé­ra­tion électorale dans un pays ultra-catho­li­que. L’inté­gra­tion des mou­ve­ments sociaux dans le pro­ces­sus boli­va­rien vise avant tout la conser­va­tion du pou­voir. Elle a comme consé­quence de les priver de leur auto­no­mie, de leurs choix de lutte. Elle a comme risque la dépo­li­ti­sa­tion mas­sive de la société véné­zue­lienne, fati­guée de l’électoralisme sans que rien ne change vrai­ment. En fili­grane, on peut y voir le spec­tre d’une dic­ta­ture qui pour­rait déci­der une fois pour toute de ne plus s’embar­ras­ser de ces contin­gen­ces. Alors qu’on pour­rait rêver d’une nou­velle cons­truc­tion de la société véné­zue­lienne loin des lieux de pou­voir.

Les méca­nis­mes de récu­pé­ra­tion et d’inté­gra­tion des mou­ve­ments sociaux sont mul­ti­ples. Cela passe par leur mas­si­fi­ca­tion, c’est-à-dire par la sup­pres­sion de la hié­rar­chie poli­ti­que exis­tante au profit d’une rela­tion directe entre Chavez et la masse popu­laire. Cette rela­tion est d’ailleurs tra­vaillée par Chavez chaque diman­che dans l’émission "Alo Presidente". Chavez y prend son temps (5 à 6 heures) pour expo­ser sa poli­ti­que, déve­lop­per ses cri­ti­ques du pro­ces­sus et décla­mer contre ses enne­mis (les USA et leurs alliés comme le Mexique). Mais, cela passe aussi par une pola­ri­sa­tion de la société véné­zue­lienne autour de Chavez. On est pour, contre ou anar­chiste. Les "pour" y per­dent leur auto­no­mie. Les "contre" y pas­sent leur énergie à hurler contre l’abo­mi­na­ble Chavez. Les quel­ques anar­chis­tes véné­zue­liens ne savent plus ou donner de la tête. Et Chavez arbi­tre le tout de haut. A ses côtés trône Bolivar. A un moment, lors des émissions domi­ni­ca­les, Chavez pré­sen­tait à ses côtés une chaise vide, C’était la chaise de Bolivar qui veillait là au pro­ces­sus. A croire que les deux com­pa­gnons du Christ cru­ci­fié sur le mont Golgotha s’appe­laient Bolivar et Chavez. Castro ne devait pas être loin. Il devait encore se pren­dre la tête avec le Che. Elle est belle la Révolution !
La révo­lu­tion boli­va­rienne marche au pétrole !

Le Venezuela est un pays aux innom­bra­bles res­sour­ces énergétiques. Il détien­drait la plus grande réserve pétro­lière connue au monde, des gise­ments abon­dants en gaz, des res­sour­ces non négli­gea­bles en char­bon et un poten­tiel hydrau­li­que impres­sion­nant (et Chavez sou­haite aussi déve­lop­per l’énergie nucléaire par l’achat d’un réac­teur à l’Argentine). Le Venezuela est aussi un des quatre grands four­nis­seurs en pétrole des U$A (de 10 à 15% de ses impor­ta­tions). Cette rela­tion étroite avec les Etats-Unis pré­sente deux carac­té­ris­ti­ques essen­tiel­les. Tout d’abord, le Venezuela est for­te­ment dépen­dant du marché amé­ri­cain. Pour dimi­nuer cette dépen­dance, le gou­ver­ne­ment véné­zué­lien cher­che à déve­lop­per un marché inté­gré énergétique sud-amé­ri­cain et à s’allier avec la Chine (la Chine est le deuxième consom­ma­teur mon­dial de pétrole après les U$A et avant le Japon). Mais, pour autant que cela contra­rie leurs inté­rêts, les U$A ne peu­vent pas se ris­quer à mena­cer la sta­bi­lité de la région par une inva­sion. Beaucoup crai­gnent que cet équilibre entre le Venezuela et les Etats-Unis ne conduise fina­le­ment à un engre­nage fatal. En effet, d’un côté, le Venezuela serait tenté d’orga­ni­ser l’embargo pétro­lier des U$A. De l’autre, l’Amérique pour­rait envi­sa­ger de faire tomber par la force le gou­ver­ne­ment cha­viste, ce qui ne serait pas une nou­veauté en Amérique Latine.

Mais que penser alors des accords pétro­liers entre l’Etat véné­zué­lien et des majors pétro­liè­res amé­ri­cai­nes comme Chevron Texaco, Exxon Mobil ou Conoco Phillip ? Comment Chavez peut-il d’un côté dénon­cer les U$A, Bush, la CIA, les mul­ti­na­tio­na­les du pétrole et de l’autre déve­lop­per et ren­for­cer sa poli­ti­que de coo­pé­ra­tion économique avec les Etats-Unis ? Le jeu guer­rier n’est-il pas avant tout une façade des­ti­née à faire bonne mesure face aux opi­nions publi­ques ? Et puis, les rumeurs d’affron­te­ment ne sont pas dénuées d’inté­rêt pour les gou­ver­ne­ments des deux pays. Elles jus­ti­fient encore et tou­jours la mili­ta­ri­sa­tion. Courant 2005, Chavez a ainsi enclen­ché le pre­mier degré de la mobi­li­sa­tion d’un mil­lion de réser­vis­tes en pré­vi­sion d’une éventuelle inva­sion. Et 100.000 kalach­ni­kovs ont été ache­tées à la Russie pour armer le peuple. Et bien, au moins sait-on où finit une partie de la rente pétro­lière dans un pays où 40% de la popu­la­tion vit en des­sous du seuil de pau­vreté.

Cependant, pour l’ins­tant, l’affron­te­ment se situe essen­tiel­le­ment sur le ter­rain économique. Début 2005, les chefs d’État du Venezuela, du Brésil et de l’Argentine ont annoncé la créa­tion d’une entre­prise pétro­lière com­mune, Petrosur. Elle aurait comme pre­miers objec­tifs l’explo­ra­tion de gaz et de pétrole en Argentine, la cons­truc­tion d’une raf­fi­ne­rie dans le nord du Brésil pour trai­ter le pétrole véné­zué­lien, et l’explo­ra­tion pétro­lière dans le bassin de l’Orénoque au Venezuela. Pour Chavez, Petrosur, et ses équivalents cari­béen, Petrocaribe, et andin, Petroandina, doi­vent être au cœur de l’inté­gra­tion poli­ti­que et économique latino-amé­ri­caine. Il veut faire du pétrole un outil du socia­lisme du XXIème Siècle, une mon­naie "d’échange équitable", à l’image de ce qui est réa­lisé actuel­le­ment avec les méde­cins cubains qui vien­nent exer­cer au Venezuela contre du pétrole.

Mais ce schéma suit aussi le modèle de la com­mu­nauté euro­péenne qui s’est déve­lop­pée autour d’un marché commun du char­bon et de l’acier. Et là, on retrouve les autres enjeux, beau­coup plus obs­curs, de l’inté­gra­tion à grande échelle du capi­tal : cons­ti­tu­tion d’un marché unique per­met­tant le déve­lop­pe­ment d’une économie com­pé­ti­tive à l’échelle mon­diale, accrois­se­ment de la concur­rence au sein du marché inté­gré, flexi­bi­lité et mobi­lité du tra­vail, nivel­le­ment des salai­res par le bas, nor­ma­li­sa­tion de tous les aspects de la vie quo­ti­dienne, ren­for­ce­ment mutuel des poli­ti­ques répres­si­ves. Mais où est donc passé le projet socia­liste ?

Le pétrole n’est pas qu’une arme géo­po­li­ti­que, il est aussi le garant de la paix sociale au Venezuela. A elle seule, l’acti­vité pétro­lière repré­sente la moitié des recet­tes fis­ca­les et un tiers du pro­duit inté­rieur brut. C’est le pétrole qui achète le sou­tien de la popu­la­tion véné­zué­lienne à coups de pro­gram­mes sociaux de grande ampleur (les mis­sions), d’aug­men­ta­tions de salaire des fonc­tion­nai­res, de cam­pa­gnes média­ti­ques, de nou­vel­les infra­struc­tu­res. Mais pour pou­voir entre­te­nir le pro­ces­sus, il faut tou­jours plus de ren­trées finan­ciè­res. C’est ce qui a motivé l’aug­men­ta­tion de la rede­vance pétro­lière des entre­pri­ses pétro­liè­res opé­rant au Venezuela. C’est aussi ce qui a jus­ti­fié la créa­tion du statut d’entre­prise mixte : toute entre­prise étrangère opé­rant au Venezuela doit former une entre­prise mixte avec le gou­ver­ne­ment. La part étrangère est de 49%, les 51% res­tant allant à l’Etat. Augmenter le taux de cap­ta­tion des reve­nus pétro­liers est aussi à l’ori­gine du ren­for­ce­ment du contrôle de l’exé­cu­tif poli­ti­que sur PDVSA, l’entre­prise pétro­lière natio­nale. Cette déci­sion fut d’ailleurs le déclen­cheur du coup d’Etat avorté de février 2002. En décem­bre de cette année, l’oppo­si­tion uti­lise de nou­veau PDVSA pour tenter de faire chuter Chavez : le 6 décem­bre, les patrons, les capi­tai­nes de tanker, les cadres et les admi­nis­tra­tifs de PDVSA enta­ment une grève géné­rale. Elle est suivie de sabo­ta­ges des sys­tè­mes infor­ma­ti­ques et tech­ni­ques. Après 60 jours de lock-out, le mou­ve­ment se ter­mine grâce à la mobi­li­sa­tion de la popu­la­tion véné­zué­lienne, des ouvrie­rEs et tech­ni­cien­NEs de PDVSA. Cela aura quand même des consé­quen­ces impor­tan­tes pour l’économie véné­zué­lienne avec une chute de la pro­duc­tion à 200.000 barils contre 3 mil­lions avant la grève. La situa­tion est récu­pé­rée au prix d’un grand net­toyage de l’entre­prise (18.000 licen­cie­ments sur un total de 42.000, dont 80% de cadres) et d’une reprise en main poli­ti­que de la direc­tion (le minis­tre actuel de l’énergie est aussi le pré­si­dent de PDVSA).

Encore une fois, le dis­cours cha­viste est mul­ti­ple et non dénué de contra­dic­tions. Au pre­mier abord, la maî­trise et la dis­tri­bu­tion de la rente pétro­lière ont comme objec­tif une meilleure répar­ti­tion des riches­ses en direc­tion des clas­ses les plus basses (cer­tains par­lent même de socia­li­sa­tion de la rente). Mais on retrouve là sur­tout les vieilles recet­tes key­né­sien­nes employées après la Deuxième Guerre mon­diale en occi­dent. Elles sont des­ti­nées à paci­fier la société véné­zué­lienne, à réduire "le gouf­fre social" qui sépare riches et pau­vres, à dimi­nuer les ten­sions qui pour­raient porter pré­ju­dice au déve­lop­pe­ment économique et indus­triel du Venezuela.

Ce déve­lop­pe­ment est un objec­tif prio­ri­taire pour Chavez. Et il est mené malgré le coût social et envi­ron­ne­men­tal pour les popu­la­tions situées sur les ter­ri­toi­res concer­nés par les nou­veaux pro­jets d’exploi­ta­tion minière, gazière ou pétro­li­fère. Dans un cercle vicieux, le pétrole est à la fois la source prin­ci­pale de reve­nus pour le pays et la cause de la plu­part de ses maux. Il entre­tient et ren­force une dépen­dance économique qui pour­rait s’avérer désas­treuse avec l’épuisement des res­sour­ces fos­si­les d’ici 30 ans. Il jus­ti­fie un par­tage de la pro­priété des exploi­ta­tions au sein d’entre­pri­ses mixtes. Jusqu’à main­te­nant, le pétrole était une res­source natio­nale exploi­tée sous licence par des com­pa­gnies mul­ti­na­tio­na­les. Avec les entre­pri­ses mixtes, ces com­pa­gnies vont pou­voir déte­nir jusqu’à 49%. C’est un pas consé­quent vers la pri­va­ti­sa­tion des res­sour­ces pétro­liè­res du Venezuela ! La ques­tion de la natio­na­li­sa­tion ou de la pri­va­ti­sa­tion n’est pas fran­che­ment inté­res­sante en elle-même. L’écart entre le dis­cours offi­ciel ultra-natio­na­liste et la pra­ti­que gou­ver­ne­men­tale l’est beau­coup plus. Mais c’est cer­tai­ne­ment la non-réac­tion des syn­di­cats qui est la plus par­lante. L’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion des mou­ve­ments sociaux est deve­nue telle qu’ils ne réa­gis­sent même plus au déman­tè­le­ment de ce qui a cons­ti­tué pour eux, pen­dant des décen­nies, le sym­bole de la sou­ve­rai­neté véné­zué­lienne. La seule mobi­li­sa­tion qui vaille main­te­nant à leurs yeux est électorale.

Le pétrole est à la base d’un modèle de déve­lop­pe­ment basé sur les pro­grès conjoints de l’indus­trie lourde, de la pro­duc­tion de pro­duits manu­fac­tu­rés et de l’agri­culture inten­sive. Les rava­ges de ce modèle de crois­sance sont pour­tant connus depuis long­temps. Mais qui s’en préoc­cupe quand la rente pétro­lière fait miroi­ter la pers­pec­tive de gains à court terme ? Car le pétrole est aussi la manne qui permet de déve­lop­per le clien­té­lisme électoral de Chavez. Comme me disait un fran­çais, les yeux embués d’une émotion toute révo­lu­tion­naire, et qui tra­vaille ici dans un minis­tère : "le pays ne va pas chan­ger du jour au len­de­main. Il faudra au moins 20 ans à Chavez". Et com­ment Chavez va faire pour se main­te­nir pen­dant vingt ans au pou­voir, sans perdre une seule élection ? La solu­tion est éculée : bour­rage des urnes et achat des votes. Et viva la pétro­dé­mo­cra­cia cha­vista !

Le Forum Social Alternatif

L’année 2006 com­mence avec le Forum Social Alternatif, ses ulti­mes pré­pa­ra­tifs, puis sa tenue même. Cet évènement se veut l’alter­na­tive des anar­chis­tes et de la gauche anti-auto­ri­taire au Forum Social Mondial qui se tient durant la même semaine. La forme du FSA est proche de celle du FSM : confé­ren­ces et ate­liers sur plu­sieurs lieux. Mais son finan­ce­ment n’a rien de com­pa­ra­ble. Au contraire du FSM, il n’a pas le sou­tien de l’Etat véné­zué­lien, de l’armée pour les der­niers pré­pa­ra­tifs logis­ti­ques ou de PDVSA pour l’orga­ni­sa­tion d’une partie des acti­vi­tés. Il est d’ailleurs pour le moins étrange qu’une com­pa­gnie pétro­lière sub­ven­tionne un FSM qui pré­tend défen­dre l’envi­ron­ne­ment et le droit des popu­la­tions à ne pas être dépla­cées au gré des inté­rêts indus­triels. L’affluence du FSA est aussi bien moin­dre que celle du FSM mais les lieux prévus, petits, font le plein. Et c’est là pour nous l’essen­tiel. On compte ainsi que deux cents à trois cents per­son­nes sont pas­sées au FSA chaque jour.

Si le FSA a été un succès de poli­ti­que exté­rieure – il trouve un écho dans de nom­breux médias natio­naux et inter­na­tio­naux et il aurait même été cri­ti­qué par Chavez comme une ten­ta­tive de plus de l’oppo­si­tion pour se faire enten­dre – son orga­ni­sa­tion a posé quel­ques pro­blè­mes.

D’une part, c’était la pre­mière fois qu’un tel évènement était orga­nisé de manière auto­gé­rée au Venezuela. D’autre part, les marxis­tes asso­ciés au FSA ont brillé par leur absence, déser­tant le ter­rain dès qu’il était ques­tion de faire à manger ou d’accueillir les genTEs. Ce sont donc essen­tiel­le­ment les anar­chis­tes de la CRA qui se sont retrou­vés à tout faire. Et comme la CRA ne compte que cinq ou six per­son­nes réel­le­ment acti­ves, l’orga­ni­sa­tion au quo­ti­dien du FSA s’est retrou­vée sur les épaules de très peu de per­son­nes. Il y eut notam­ment à gérer quel­ques conflits entre les per­son­nes invi­tées à par­ti­ci­per au FSA et qui étaient héber­gées sur les lieux mêmes des ate­liers du forum. Cela ne s’est pas tou­jours passé pour le mieux, du fait de l’inex­pé­rience de la CRA, des dif­fé­ren­ces cultu­rel­les et des tou­ris­tes révo­lu­tion­nai­res, venuEs là plus pour la plage que pour par­ti­ci­per au FSA.

Et puis, peut-être encore plus dom­mage, le FSA n’a ren­contré qu’un très faible écho au niveau des grou­pes liber­tai­res ou d’extrême-gauche véné­zué­liens. Certains ont fait les morts, d’autres se sont dis­so­ciés du FSA au der­nier moment quand ils ne l’ont pas cri­ti­qué direc­te­ment comme évènement petit-bour­geois. La preuve est une nou­velle fois faite que, hors du cha­visme, il n’existe actuel­le­ment aucune alter­na­tive viable qui ne soit pas à la botte de l’oppo­si­tion ou qui ras­sem­ble plus de 15 anar­chis­tes !
Pour ma part, j’ai passé une semaine der­rière la table de dis­tri­bu­tion de la CRA et du FSA, à voir défi­ler des punks colom­bien­NEs, bré­si­lien­NEs, des anar­chis­tes équatorienNEs, cubai­nEs en exil, des grin­gos venus au FSM et venus voir ce qui se pas­sait au FSA ...

Il est impor­tant de noter que le FSA a été un évènement entiè­re­ment auto­géré. Ses reve­nus pro­ve­naient de dona­tions, de la vente de maté­riel de sou­tien, de la par­ti­ci­pa­tion volon­taire de per­son­nes assis­tant au FSA. En plus de la pro­pa­gande, ils ont permis de nour­rir chaque jour la cin­quan­taine de per­son­nes par­ti­ci­pant aux ate­liers du forum. Quelques béné­fi­ces ont même pu être déga­gés ... Ils ont été uti­li­sés depuis pour la sortie du nou­veau numéro d’El Libertario.

Pour plus d’infor­ma­tions sur ce qu’a été le FSA, le mieux est d’aller voir son site : www.fsa.contra­po­der.org.ve. Il s’y trouve notam­ment l’inté­gra­lité des arti­cles publiés dans Alterforo, le jour­nal que nous avons sorti pour le FSA.

Pour finir, le cha­visme n’a pas grand-chose d’une révo­lu­tion, ce pro­ces­sus de chan­ge­ment n’est pas ce que veut faire croire la gauche euro­péenne : le renou­veau de la lutte contre l’empire. Comme je le dis par ailleurs, le cha­visme n’est pas un avatar sup­plé­men­taire des mou­ve­ments révo­lu­tion­nai­res. C’est le pro­duit de l’his­toire véné­zue­lienne, tra­ver­sée de luttes vio­len­tes entre clas­ses et mar­quée par ses fon­da­tions racia­les. L’armée y joue le rôle de pre­mier plan qu’elle a tou­jours eu depuis les guer­res civi­les d’indé­pen­dance. Son rôle révo­lu­tion­naire fût d’ailleurs théo­risé par un chef de la gué­rilla, Douglas Bravo, dont cer­tains affir­ment qu’il fût le maître à penser de Chavez. Ce rôle est double. D’une part, elle doit être le sein de foyers révo­lu­tion­nai­res qui une fois affir­més s’étendront à la société civile. D’autre part, le peuple étant consi­déré comme une masse informe, l’armée est consi­dé­rée comme l’alliée pri­vi­lé­giée du "cau­dillo" pour qu’il puisse exer­cer son pou­voir. La révo­lu­tion "civico-mili­taire" fait de la démo­cra­tie une farce entre un chef et le peuple amor­phe enca­dré par une armée omni­pré­sente. Cette révo­lu­tion est aussi vis­cé­ra­le­ment anti-impé­ria­liste, c’est-à-dire par un subtil glis­se­ment, essen­tiel­le­ment anti-amé­ri­caine. Elle appelle à la lutte mon­diale contre l’empire amé­ri­cain. Cette révo­lu­tion uti­lise le pétrole comme une arme redou­ta­ble, mais à double tran­chant quand on sait que les Etats-Unis res­tent le prin­ci­pal débou­ché des pays pétro­liers. Et au-delà des gran­des manœu­vres géo­po­li­ti­ques, il y a le quo­ti­dien des popu­la­tions sou­mi­ses aux impé­ra­tifs de déve­lop­pe­ment pétro­lier, pol­luées par les ins­tal­la­tions, dépla­cées lorsqu’elles sont sur de nou­veaux gise­ments, exploi­tées par les mul­ti­na­tio­na­les de l’énergie. Ogre dévo­rant ses enfants, le pétrole finance les pro­gram­mes sociaux et écologiques qui devien­nent néces­sai­res du fait des consé­quen­ces même de l’indus­trie pétro­lière … Et il se passe la même chose avec le char­bon dans l’Etat de Zulia ou avec les res­sour­ces miniè­res ou fores­tiè­res dans les régions guya­nai­ses et ama­zo­nien­nes.

Ce texte est adapté du jour­nal de bord tenu sur son site web par Nico, anar­chiste gre­no­blois qui a vécu un an au Venezuela. Merci à lui ! Texte ori­gi­nal : www.mas­poe­sia.contra­po­der.org.ve

Sur le mou­ve­ment liber­taire véné­zué­lien :
- El Libertario, jour­nal de la Comision de Relaciones anar­quis­tas : http://www.nodo50.org/elli­ber­ta­rio
- Centro de Estudios Sociales Libertarios : http://www.cen­tro­so­cial.contra­po­der...
- Cruz Negra Anarquista : http://contra­po­der.org.ve/car­ce­lesno.htm
- Ateneo Libertario Autonomo : http://www.contra­po­der.org.ve/angry...
- Apatia No : www.geo­ci­ties.com/apa­tiano
- Los Dolares : www.los­do­la­res.cjb.net
- et bien­tôt sûre­ment Indymedia Venezuela !

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    Version PDF téléchargeable de la brochure "Les réalités du chavisme vues par un anarchiste"



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