Lille:alternataire

> archéologie:alternataire > La Sociale (2002-2012) > 22 (décembre 2006) > Fichage ADN : un pas de plus vers le flicage total

Fichage ADN : un pas de plus vers le flicage total

vendredi 8 décembre 2006


Procès de militantEs et refus de prélèvement

Avec les procès de Bernard Coquelle ou de Benjamin Deceuninck pour avoir refu­ser le pré­lè­ve­ment ADN après une pre­mière condam­na­tion pour fau­chage d’OGM, on parle de plus en plus du fichage géné­ti­que. Au delà des fau­cheurs/ses, ce sont des mili­tant-e-s anti CPE, anti pub, etc. qui ont eu droit à cette double peine, l’un des pre­miers dans cette liste ayant été Charles Hoareau de la CGT chô­meurs de Marseille. Cependant, il ne fau­drait pas voir le fichage géné­ti­que comme une arme contre les seulEs mili­tan­tEs. Ce sont en effet les ’’clas­ses dan­ge­reu­ses’’, c’est-à-dire les pau­vres qui sont, comme d’habi­tude, les véri­ta­bles cibles. Un simple vol, une fraude répé­tée dans les trans­ports en commun peut entraî­ner en plus d’une condam­na­tion au pré­lè­ve­ment géné­ti­que. De plus en plus, les flics pré­lè­vent l’ADN sur les lieux où des pro­blè­mes se sont posés, il faut bien alors com­pa­rer avec celui des ’’popu­la­tions à risque’’. Ainsi, 1 230 traces d’ADN ont été rele­vées lors de la révolte des quar­tiers popu­lai­res de l’hiver 2005 et on se sou­vient de la ridi­cule affaire de l’ADN des pizzas aban­don­nées près de l’endroit où un flic s’est fait tabas­ser aux Tarterêts).

En plus du sou­tien on ne peut plus légi­time aux mili­tant-e-s dou­ble­ment condam­nés (voire mul­ti­ple­ment car chaque procès pour refus a un coup qui plombe consi­dé­ra­ble­ment les comp­tes des indi­vi­duEs et des orga­ni­sa­tions), il ne fau­drait pas oublier les ano­ny­mes, celles et ceux qui n’auront jamais de comité de sou­tien, qui n’auront jamais un José Bové de ser­vice, cel­leux qu’on veut un peu plus enfon­cer dans la misère et le silence. Ainsi, Chloé, déjà condam­née pour vole a l’étalage et rébel­lion passe en procès début jan­vier à Rennes pour avoir refusé de donner son ADN.

Du flicage généralisé au flic dans la tête

L’intro­duc­tion du fichage ADN est à mettre en paral­lèle avec toutes les mesu­res de sur­veillance (vigi­pi­rate, géné­ra­li­sa­tion de la vidéo sur­veillance, etc.). On peut résu­mer l’aggra­va­tion des tech­ni­ques de contrôle comme le fait Meryem Marzouki, pré­si­dente de l’asso­cia­tion Iris (pro­tec­tion des liber­tés dans l’usage d’Internet) : "Le prin­cipe est simple : on pro­fite d’un contexte émotionnel fort (atten­tat ter­ro­riste, meur­tres en série) pour créer un fichier. Une fois l’ins­tru­ment en place, il suffit d’étendre sa fina­lité par peti­tes tou­ches. L’opi­nion est plus sen­si­ble à la vic­time qu’au citoyen....’’ Peu à peu, dans l’indif­fé­rence géné­rale, les outils de contrôle sont main­te­nus et géné­ra­li­sés à pres­que touTEs. Ainsi le FNAEG (fichier natio­nal auto­ma­tisé des emprein­tes géné­ti­ques) gros­sit à très vive allure ( 2 100 réfé­ren­ces en 2002, 40 000 en 2004, 283 000 en 2006 !). Loin des vio­leurs ou tueurs en série ini­tiaux, on fiche celles et ceux qui ont commis pres­que tous les délits pos­si­bles et ima­gi­na­bles (sauf, ô sur­prise, les délits finan­ciers !) et même cel­leux qui sont sim­ple­ment sus­pec­tés (163 000, soit plus de 57% du FNAEG). Cela ne suffit pas encore à nos chères auto­ri­tés qui veu­lent rat­tra­per la Grande Bretagne et ses 5 mil­lions de pro­fils enre­gis­trés soit 5% de la popu­la­tion bri­tan­ni­que. Outre Manche, on a ainsi vu deux enfants de 12 ans fichés géné­ti­que­ment pour s’être sim­ple­ment amusés dans un arbre et avoir cassé une ou deux bran­ches !

Évidemment ; le fichage géné­ti­que s’ins­crit dans la vaste opé­ra­tion de fli­cage géné­ra­li­sée qui s’abat sur le monde. D’ailleurs les lois liber­ti­ci­des que sont la LSQ de la gauche plu­rielle puis la LSI de Sarkozy com­por­tent leur volant pré­lè­ve­ment d’ADN. Désormais, tout est ’’ficha­ble’’ sans même avoir commis un délit. Ainsi le fichier ELOI comp­ta­bi­li­sera les sans-papie­rEs en attente d’expul­sion mais aussi cel­leux qui leur ont rendu visite en centre de réten­tion (des ’’pas­seurs/ses poten­tiels’’ ?). Sur la nou­velle carte d’iden­tité, les emprein­tes digi­ta­les (avant les traces ADN ?) seront obli­ga­toi­res... On l’a vu, le pro­ces­sus de géné­ra­li­sa­tion est tou­jours le même. Nous ne sommes désor­mais plus sur­pris de croi­ser un flic ou un bidasse à chaque coin de rue, une caméra à tout bout de champs... On nous condi­tionne désor­mais pour trou­ver normal le fichage géné­ti­que ou non. Et puis, c’est bien connu, « on n’a rien à se repro­cher, nous ! ». Pourtant c’est bien vers la nor­ma­li­sa­tion et l’inté­rio­ri­sa­tion du contrôle que toutes ces mesu­res liber­ti­ci­des conver­gent. En effet, malgré toute la tech­no­lo­gie mise en oeuvre, le trai­te­ment des don­nées ne peut se faire qu’a pos­te­riori et pas en temps réel. L’objec­tif est donc bien de créer la peur, l’auto cen­sure y com­pris dans des actions léga­les de lutte ou de soli­da­rité (Cf fichier ELOI), de ficher toutes les popu­la­tions, bref de se créer son propre flic dans la tête.

Vive l’arbitraire

Face à ce délire sécu­ri­taire, on se trouve bien dépourvu, d’autant que, pour le FNAEG, les emprein­tes sont conser­vées pen­dant 40 ans. C’est pour­tant là le rôle de la CNIL que de garan­tir les liber­tés indi­vi­duel­les, mais depuis 2004, elle n’est plus que consul­ta­tive. D’ailleurs, quand elle émet des avis défa­vo­ra­bles, ’’le gou­ver­ne­ment s’assoit dessus’’ comme le reconnaît l’avocat de la LDH. ". Au schéma de mise en place d’un fichage géné­ra­lisé, il faut donc aussi ajou­ter la des­truc­tion pro­gres­sive des orga­nis­mes de contrôle des contrô­leurs/ses comme on l’a vu avec la CNIL. Ils ne sont que des jou­joux ini­tiaux pour ras­su­rer le bour­geois démo­crate. Une fois le fli­cage nor­ma­lisé, l’État peut les évacuer pépère.

Pour autant, malgré la pré­ten­due scien­ti­fi­cité du dis­po­si­tif de fichage ADN, il existe de réels ris­ques de dérive. Des ris­ques d’erreur, d’abord. Non seu­le­ment une per­sonne peut se trou­ver à tort sur le fichier, mais une trace d’ADN sur la scène d’un crime peut être trom­peuse. Un cri­mi­nel ne peut-il être por­teur de l’ADN des per­son­nes dont il a serré la main dans la jour­née ?"En effet, répond F. Péchenard. Tout comme les emprein­tes digi­ta­les, l’ADN est un élément de l’enquête, jamais une preuve suf­fi­sante. L’impor­tant, c’est l’inter­pré­ta­tion que l’on peut en faire." J-P Jean, magis­trat péna­liste, n’est pas si opti­miste : "L’infailli­bi­lité scien­ti­fi­que de l’ADN impres­sionne for­te­ment les jurés d’assi­ses, et par­fois à tort."

Entre délire scientiste et privatisation du vivant

Ce fichage géné­ra­lisé, on le voit pri­vi­lé­gie, pour le moment, une cer­taine caté­go­rie de popu­la­tion. Au total, l’État veut faire passer les iné­ga­li­tés de clas­ses et les pos­si­bles révol­tes qui peu­vent s’en suivre pour une sorte de mala­die dans laquelle les oppres­sions mul­ti­ples dont sont vic­ti­mes les clas­ses popu­lai­res n’auraient aucun rôle. Ainsi, en Angleterre, Tony Blair relance l’une de ses croi­sa­des favo­ri­tes : contre "les com­por­te­ments anti­so­ciaux" et les inci­vi­li­tés. Pour cela il a pré­co­nisé de contrô­ler les ado­les­cen­tes encein­tes pour que leurs futurs enfants ne devien­nent pas "une menace pour la société". Ainsi pen­dant leur gros­sesse, ces jeunes femmes pour­raient être contrain­tes d’accep­ter l’appui et les conseils de l’État. Bref, on glisse joyeu­se­ment vers le déter­mi­nisme géné­ti­que. On voit ce que pour­rait donner le fichage géné­ti­que quand il est couplé à des extra­po­la­tions sta­tis­ti­ques visant à quan­ti­fier les ’’com­por­te­ments déviants’’. C’est dans cette même logi­que que le rap­port Bénisti (ins­pi­ra­teur de la loi Sarkozy de pré­ven­tion de la délin­quance) pré­dé­fi­nis­sait les stig­ma­tes de la délin­quance en fonc­tion du com­por­te­ment dès l’âge de trois ans en don­nant comme cir­cons­tan­ces aggra­van­tes les ori­gi­nes étrangères (l’usage d’une autre langue que le fran­çais à la maison pré­dis­po­sant à des com­por­te­ments aso­ciaux).

Le délire sécu­ri­taire a aussi permis de créer un marché juteux. Alain Bauer, chan­tre de cette idéo­lo­gie, potes du PS et ex chef d’une loge franc-maçonne, s’est lar­ge­ment rempli les poches avec sa société AB Associate pour vendre des Contrats Locaux de Sécurité clés en mains aux mai­ries avec de beaux logi­ciels de quan­ti­fi­ca­tion-inven­tion des "inci­vi­li­tés en tout genre’’. Le pré­lè­ve­ment ADN, délé­gué à des entre­pri­ses pri­vées pour envi­rons 500 euros le fichage va encore ren­for­cer les pos­si­bi­li­tés de ce marché.

Enfin, que vont deve­nir les emprein­tes puisqu’elles sont sto­ckées entre 25 et 40 ans, soit lar­ge­ment le temps de rema­nier la légis­la­tion ? Contrairement aux emprein­tes digi­ta­les, l’ADN contient une masse d’infor­ma­tions qui dit pres­que tout de nous. On peut connaî­tre ainsi le groupe eth­ni­que, les mala­dies congé­ni­ta­les, la séro-posi­ti­vité, etc. On ima­gine que des employeurs/ses, des com­pa­gnies d’assu­rance, etc. sont avides d’accé­der à ce type d’infor­ma­tion. On nous garan­tie que la loi empê­che cela, mais comme on l’a vu, la loi varie. D’ailleurs, un État amé­ri­cain a déjà vendu à une com­pa­gnie d’assu­rance ses pré­lè­ve­ment géné­ti­ques. Cette vente n’était qu’une oeuvre de cha­rité bien enten­due et il n’y a aucun risque d’uti­li­sa­tion de ce fichier par la dite com­pa­gnie. Ah, ce qu’on est ras­suré. On le sera tout autant quand on orga­ni­sera de gran­des foires à l’ADN pour finan­cer les anti dé pres­seurs d’une popu­la­tion flip­pée d’être fli­quée.

Aujourd’hui, nous ne pou­vons que sou­te­nir et par­ti­ci­per à la soli­da­rité col­lec­tive auprès des per­son­nes qui refu­sent le pré­lè­ve­ment ADN et pas seu­le­ment les mili­tan­tEs. Au delà, c’est contre tout le sys­tème sécu­ri­taire qu’il convient de se battre. Rappelons-le, ce contrôle géné­ra­lisé n’a qu’un but, étouffer toute vel­léité de révolte contre les oppres­sions de toute sorte et en par­ti­cu­lier celles de l’État et du capi­ta­lisme. Cependant, c’est aussi aux raci­nes de cette exploi­ta­tion et de la misère qu’elle génère qu’il faut s’atta­quer sous peine de se battre contre le vent. Pour sortir de la misère et du fli­cage, c’est tout le sys­tème qu’il faut détruire. Seule alors une révo­lu­tion d’orga­ni­sa­tion liber­taire per­met­tra d’assu­rer l’égalité économique et sociale tout en évitant de créer un nou­veau tota­li­ta­risme.

titre documents joints


2002-2020 | Site réalisé avec SPIP | Suivre la vie du site RSS 2.0 | squelette | | Plan du site | logo Lautre