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Hostie d’vieux monde ! L’anarchisme au Québec

samedi 21 novembre 2009


Depuis le début des années 2000 le mou­ve­ment liber­taire au Québec reprend force et vigueur. Soit qu’elles le reven­di­quent expli­ci­te­ment dans leurs prin­ci­pes, soit qu’elles le reconnais­sent en pra­ti­que, les orga­ni­sa­tions d’affi­lia­tion anar­chis­tes par­sè­ment la société civile et ten­dent à gagner en visi­bi­lité, malgré leur mor­cel­le­ment rela­tif.

American way of life

Première remar­que, les partis d’extrême gauche sont à peu près inexis­tants. Sur la scène poli­ti­que, le seul parti véri­ta­ble­ment à gauche, Québec Solidaire (QS), s’avère être une struc­ture oppor­tu­niste, créée en 2006, qui tente de pros­pé­rer sur l’insa­tis­fac­tion géné­rée par les poli­ti­ques néo-libé­ra­les et l’ampleur gran­dis­sante des mou­ve­ments sociaux. Débarrassé des para­dig­mes de la gauche marxiste, QS incarne le projet de renou­veau de la gauche électorale au Québec, enchâs­sée dans la logi­que du bipar­tisme nord-amé­ri­cain. Son objec­tif est de “fédé­rer les forces pro­gres­sis­tes de gauche” [1]. dans la pers­pec­tive de jouer, à terme, le jeu de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive. Ses pre­miers résul­tats électoraux étaient pro­ches de 4 % à l’échelle pro­vin­ciale.

Le mou­ve­ment syn­di­cal est lui aussi par­ti­cu­liè­re­ment “inté­gré”. Il faut dire que pour béné­fi­cier des conven­tions col­lec­ti­ves dans sa bran­che un-e ouvrier-ère est contraint-e d’être syn­di­qué-e, qu’il n’existe qu’un seul syn­di­cat par entre­prise (car il faut être majo­ri­taire pour être reconnu) et que le droit de grève est léga­le­ment res­treint aux pério­des de négo­cia­tion des conven­tions col­lec­ti­ves. Résultat, avec leurs allu­res d’orga­ni­sa­tions de masse, les syn­di­cats entre­tien­nent le mythe de la repré­sen­ta­ti­vité et de la “concer­ta­tion sociale” en adop­tant trop rare­ment une atti­tude com­ba­tive. Au contraire, la plu­part ont défi­ni­ti­ve­ment cédé le pas aux règles de la coges­tion, tandis que les syn­di­ca­lis­tes révo­lu­tion­nai­res de l’IWW (Industrial Workers of the World) ne sont qu’une poi­gnée.

Une décennie de luttes anti-autoritaires

Les luttes socia­les ne sont pas pour autant absen­tes. Pour en dres­ser un tableau du point de vue du mou­ve­ment liber­taire, il faut en reve­nir à avril 2001. C’est en effet à la suite de la tenue du Sommet des Amériques à Québec [2], que la cri­ti­que anti-capi­ta­liste pro­po­sée par les anar­chis­tes ancre la pers­pec­tive liber­taire dans le débat public. L’ini­tia­tive déter­mi­nante fut peut être celle de la Convergence des Luttes Anticapitalistes (la CLAC), dont l’essence n’est pas expli­ci­te­ment anar­chiste mais dont les prin­ci­pes de fonc­tion­ne­ment s’ins­pi­rent de pra­ti­ques liber­tai­res. Fondée en avril 2000, la CLAC fait direc­te­ment écho à la contes­ta­tion qui s’est expri­mée contre l’OMC à Seattle en 1999. Ses prin­ci­pes fon­da­teurs s’ins­pi­rent du réseau de l’Action Mondiale des Peuples (AMP) créée à la suite des Rencontres inter­ga­lac­ti­ques pour l’huma­nité et contre le néo­li­bé­ra­lisme orga­ni­sées par le mou­ve­ment zapa­tiste en 1998. Pour faire vite : démo­cra­tie directe et non-hié­rar­chi­que, décen­tra­li­sa­tion et auto­no­mie des réseaux de lutte, res­pect de la diver­sité des tac­ti­ques (refu­sant ainsi la cri­mi­na­li­sa­tion des actes de vio­lence poli­ti­que).

Une fois les contre-som­mets passés, les liber­tai­res de la CLAC se tour­nent vers des thé­ma­ti­ques spé­ci­fi­ques comme la crise du loge­ment à Montréal ou l’oppo­si­tion à la guerre “contre le ter­ro­risme”. Cette réo­rien­ta­tion de l’action poli­ti­que répond alors à une volonté des mili­tant-es d’enra­ci­ner leurs actions à la base, autour d’enjeux concrets.

Quelques repères organisationnels

La Fédération des Communistes Libertaires du Nord-Est (connue sous l’acro­nyme anglais de NEFAC) a été fondée en avril 2000. Elle a regroupé jusqu’à l’année der­nière des orga­ni­sa­tions cana­dien­nes et états-unien­nes agis­sant prin­ci­pa­le­ment en milieu urbain et pré­co­ni­sant l’impli­ca­tion dans les luttes socia­les et dans le milieu du tra­vail, dans une pers­pec­tive de radi­ca­li­sa­tion des mou­ve­ments sociaux. C’est tou­jours vrai pour son héri­tier qué­bé­cois, l’Union Communiste Libertaire (UCL) qui fédère les grou­pes de Québec, Montréal, Saguenay et Saint-Jérôme, publie un jour­nal fran­co­phone Cause Commune (bimes­triel gra­tuit tiré à 3 000 exem­plai­res) ainsi qu’une revue de réflexion, Ruptures. Par ailleurs, les col­lec­tifs mont­réa­lais et qué­bé­cois sont partie pre­nante dans la vie de deux librai­ries : L’Insoumise à Montréal (qui com­prend aussi une biblio­thè­que) et La Page Noire, à Québec. Toutes deux accueillent débats et événements publics et la presse anar­chiste fran­co­phone y est par­ti­cu­liè­re­ment bien repré­sen­tée. Au prin­temps, se tient à Montréal un salon annuel du livre anar­chiste, impor­tant point de conver­gence pour les liber­tai­res de toute l’Amérique du Nord, ainsi qu’un fes­ti­val inter­na­tio­nal de théâ­tre anar­chiste, qui a fêté ses 5 ans cette année.

Si les mani­fes­ta­tions sont net­te­ment moins fré­quen­tes qu’en France, c’est que les struc­tu­res col­lec­ti­ves se déploient essen­tiel­le­ment à l’inté­rieur de la société civile, et de ce que l’on nomme ici le “mou­ve­ment com­mu­nau­taire” (com­pre­nez “asso­cia­tif”). À Montréal par exem­ple, le col­lec­tif La Pointe liber­taire, ancré dans le quar­tier de la Pointe Saint-Charles agit loca­le­ment pour ren­sei­gner et agir contre les poli­ti­ques de gen­tri­fi­ca­tion menées dans cet ancien quar­tier ouvrier, situé proche du centre-ville. Le col­lec­tif com­mu­ni­que de manière cri­ti­que sur les déci­sions du conseil d’arron­dis­se­ment à tra­vers son Agence de Presse Libre sur inter­net, use de l’action directe pour la réap­pro­pria­tion de ter­rains vacants. Il a ainsi contri­bué à la mise en place d’un jardin com­mu­nau­taire et tente depuis un an main­te­nant de trou­ver un bâti­ment sus­cep­ti­ble d’héber­ger son Centre Social Autogéré.

Luttes étudiantes et luttes féministes

Le dyna­misme récent du mou­ve­ment liber­taire au Québec doit beau­coup à l’impor­tance de la com­mu­nauté étudiante. Depuis 1996 et le retour du syn­di­ca­lisme étudiant de combat, les struc­tu­res étudiantes comme l’ASSE (Association pour une soli­da­rité syn­di­cale étudiante créée en 2001) béné­fi­cient de res­sour­ces mili­tan­tes et orga­ni­sa­tion­nel­les non négli­gea­bles. L’ASSE fédère de mul­ti­ples asso­cia­tions étudiantes sur des prin­ci­pes de démo­cra­tie directe et d’auto­ges­tion, lut­tant notam­ment pour la gra­tuité de l’ensei­gne­ment supé­rieur. Elle tire son jour­nal inti­tulé L’Ultimatum à plus de 20 000 exem­plai­res tous les mois (!!!). Sur la ques­tion des luttes, si l’on prend l’exem­ple de l’UQAM [3], deux grèves ont récem­ment mobi­lisé ses mem­bres : à l’hiver 2005 puis au prin­temps 2009 [4]. La pre­mière grève fut déclen­chée à tra­vers toute la pro­vince en réac­tion à une mesure de com­pres­sion de l’Aide Financière aux Études. Elle par­vint fina­le­ment à réduire les coupes pro­mi­ses par le Parti libé­ral du Québec. Au début de l’année, un front commun d’étudiant-es et de pro­fes­seur-es obtint la reva­lo­ri­sa­tion sala­riale du per­son­nel.

Il fau­drait un arti­cle entier pour décrire la force du mou­ve­ment fémi­niste, et a for­tiori du fémi­nisme radi­cal au Québec. C’est à peu de choses près le seul mou­ve­ment qui a su tra­ver­ser cor­rec­te­ment la vague réac­tion­naire des années 1980. Jusque dans la vie ins­ti­tu­tion­nelle, les acquis des luttes fémi­nis­tes trans­pa­rais­sent. Par exem­ple, depuis 1973, le gou­ver­ne­ment du Québec a mis en place un conseil du statut de la femme, conseil consul­ta­tif, entiè­re­ment non-mixte et rat­ta­ché au minis­tère de la condi­tion fémi­nine. Par ailleurs, les pro­duc­tions uni­ver­si­tai­res sur les Gender stu­dies (ou études de genre) sont nom­breu­ses. On se rap­pelle aussi qu’en 2000 la Marche mon­diale des Femmes contre la pau­vreté et la vio­lence faite aux femmes, ini­tia­tive lancée par la fédé­ra­tion des femmes du Québec avait reçu l’adhé­sion de 6 000 grou­pes de 161 pays dif­fé­rents, avant de se trans­for­mer en plate-forme d’asso­cia­tions. Le col­lec­tif Les Sorcières, d’ins­pi­ra­tion liber­taire, appa­raît quant à lui direc­te­ment en réac­tion au sexisme en milieu mili­tant tout en dénon­çant la logi­que sys­té­mi­que et spé­ci­fi­que de la domi­na­tion mas­cu­line. Enfin, signa­lons qu’à Québec, le col­lec­tif “Ainsi squat­tent-elles” réa­lise une émission de radio tous les mardi [5] dont l’objec­tif est de “squat­ter les ondes” pour en faire un espace de réflexion et d’ana­lyse fémi­niste liber­taire, tout en per­met­tant à des femmes de pren­dre la parole.

Vive le Quebec lib…ertaire !

Malgré tout, le mou­ve­ment anar­chiste au Québec, dans l’infi­nité de ses com­po­san­tes, demeure fra­gile. Comme en France, l’effec­tif mili­tant dépend encore beau­coup de l’actua­lité des mou­ve­ments sociaux (non que cela soit spé­ci­fi­que au milieu anar­chiste d’ailleurs). Il n’en demeure pas moins que le réel dyna­misme des liber­tai­res qué­bé­cois-es sur la scène poli­ti­que et sociale appa­raît véri­ta­ble­ment réjouis­sant et riche d’ensei­gne­ments pour qui­conque s’inté­resse aux dif­fé­ren­tes formes de contes­ta­tion sociale.

Pour aller plus loin :

- Francis Dupui-Déri (Dir.), Québec en mou­ve­ments, éditions Lux, 2008.
- Mathieu Houle-Courcelles, Sur les traces de l’anar­chisme au Québec, 1860-1960, éditions Lux, 2008
- Le blogue d’infor­ma­tion du col­lec­tif de Montréal La com­mune, membre de l’UCL : http://nefacmtl.blog­spot.com/

Notes

[1Ainsi, au fil des étapes qui ont mené à sa cons­ti­tu­tion, Québec Solidaire a inté­gré au sein d’une même struc­ture un large panel d’orga­ni­sa­tions de gauche : le Parti pour une Démocratie Socialiste (PDS), le Rassemblement pour une Alternative pro­gres­siste (RAP), le Parti Communiste du Québec (PCQ) et Option Citoyenne (OC). Par ailleurs, QS tente encore aujourd’hui de dra­guer le Parti Vert Québécois (PVQ)

[2Il s’agit en fait de la réu­nion de 34 chefs d’États du conti­nent amé­ri­cain, c’est à dire tous sauf Cuba, venus dis­cu­ter de l’exten­sion du libre-échange à l’ensem­ble du conti­nent.

[3Université du Québec à Montréal, 40 000 étudiants envi­ron, sur­nom­mée “UQAM la rouge” au moment de sa fon­da­tion en 1969.

[4Pour des ques­tions de place et dans un souci de conci­sion, il n’est pas fait état ici de la grève d’une semaine à l’automne 2007 ni de la grève géné­rale illi­mité de près de 2 mois au prin­temps 2008.

[5À 19 h (13 h, heure fran­çaise), écoutable en direct ou télé­char­gea­ble sur http://www.meduse.org/ckiafm/


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