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Luttes antipatriarcales... Et les hommes, dans tout ça ?

juin 2000


Depuis les années 70, le mou­ve­ment fémi­niste a permis la prise de cons­cience et la dénon­cia­tion publi­ques de l’oppres­sion des femmes par un sys­tème plu­ri­cen­te­naire : le patriar­cat. Bien que trop sou­vent consi­déré-e-s par les hommes que comme des « his­toi­res de bonnes femmes », les ques­tion­ne­ments et reven­di­ca­tions fémi­nis­tes en ont quand même inter­pelé plus d’un. Certains hommes, soli­dai­res des luttes des femmes et ne vou­lant pas en rester au simple sou­tien (via manifs ou péti­tions), ont alors et depuis entamé une réflexion, per­son­nelle et col­lec­tive, sur la place et le rôle que leur assi­gne le patriar­cat. Réflexion qui reste hélas ! tou­jours d’actua­lité, mais (ou plutôt : car) trop peu menée.

« C’est l’his­toire de mecs... » : des grou­pes d’hommes contre le patriar­cat, d’hier à aujourd’hui

Les « pionniers »

Les pre­miers grou­pes d’hommes appa­rais­sent au cours des années 70 (1975 en France). Y seront abor­dés des thèmes comme la sexua­lité, la pater­nité, la vio­lence, la por­no­gra­phie, la contra­cep­tion mas­cu­line, l’homo­sexua­lité, l’iden­tité mas­cu­line, la viri­lité, les rôles sociaux et sexués... En France, ce tra­vail est essen­tiel­le­ment le fait de grou­pes tels l’Association pour la recher­che et le déve­lop­pe­ment de la contra­cep­tion mas­cu­line (Ardecom), ou de la revue Types-paro­les d’hommes, qui fonc­tion­nè­rent tant bien que « mâle » jusqu’au milieu des années 1980, puis som­brè­rent peu à peu...

La nouvelle vaguelette

Depuis une dizaine d’années, de nou­veaux grou­pes d’hommes sont appa­rus, avec des démar­ches et des orien­ta­tions variées : appro­che thé­ra­peu­ti­que au Québec, où un réseau d’hommes s’est cons­ti­tué à l’ini­tia­tive du psy­cha­na­lyste Guy Corneau, appro­che liber­taire (mou­vance des squatts, cam­ping anti­pa­triar­cal mixte, etc.). En 1997 s’est créé un Réseau euro­péen d’hommes pro­fé­mi­nis­tes , ras­sem­blant des hommes anti­sexis­tes de tous hori­zons.

Par contre, nous trou­vons des grou­pes dont le dis­cours est plus ou moins (et plutôt plus que moins !) réac­tion­naire, anti­fé­mi­niste, etc., tels les mou­ve­ments pour la condi­tion pater­nelle en France ou les Promise Keepers aux USA. On peut aussi se deman­der si le regain d’inté­rêt reli­gieux de cer­tains hommes - sur­tout dans sa ver­sion dure : « inté­gris­mes » musul­man, chré­tien, juif... - ne fait pas partie de cette dyna­mi­que-là ! La reli­gion cons­ti­tue en effet l’un des piliers du patriar­cat et offre un refuge, un bas­tion, aux hommes qui ne sup­por­tent pas la remise en cause de leur iden­tité, de leur place (dans la famille, la société), et sur­tout de leur pou­voir (sur la famille, la société, et sur les femmes en par­ti­cu­lier) !

Des rai­sons qui ont pu (et peu­vent) faire en sorte que les hommes bou­gent un peu...

Quelle furent - quel­les sont - les moti­va­tions de ces « pion­niers » anti­pa­triar­caux à s’enga­ger sur un ter­rain si dif­fi­cile et péni­ble, sous le regard méfiant des fémi­nis­tes et l’oeil moqueur de leurs « frères » ?

C’est sur­tout pour eux la ferme volonté de refu­ser le rôle d’oppres­seur, ainsi que les nom­breux avan­ta­ges que le patriar­cat leur donne. C’est le refus des dif­fé­ren­tes formes de vio­len­ces mas­cu­li­nes per­met­tant cette domi­na­tion. C’est aussi le refus du condi­tion­ne­ment et de la repro­duc­tion éternelle des sté­réo­ty­pes patriar­caux : le « héros » (l’autiste !), qui ne parle jamais de sa vie sen­ti­men­tale, et sur­tout pas avec les copains ! ; le "conqué­rant", et sa sexua­lité agres­sive ; le « chef de famille », dont la seule pers­pec­tive est de s’épuiser au tra­vail ; les cli­chés de « bandes d’hommes » au stade, au bar, à l’armée... Ce condi­tion­ne­ment peut deve­nir insup­por­ta­ble pour ceux qui cor­res­pon­dent peu aux cli­chés, pour ceux qui ont choisi de rompre avec le patriar­cat, et par­ti­cu­liè­re­ment pour les homo­sexuels, pour qui il n’y a pas de place dans la logi­que « tra­di­tion­nelle » patriar­cale. Mais l’homo­sexuel pro­fite quand même des iné­ga­li­tés économiques, une des carac­té­ris­ti­ques du patriar­cat (un salaire plus élevé, moins de dif­fi­culté à trou­ver du tra­vail...). Car si l’homo­sexuel est et reste un traî­tre à la sacro-sainte viri­lité et au « clan » des hommes, il est et reste quand même tou­jours... un homme ! À condi­tion, bien sûr, que son homo­sexua­lité ne soit pas visi­ble, assu­mée ou qu’il ne soit pas « effé­miné » - suprême tra­hi­son ! Toutefois, les souf­fran­ces et l’alié­na­tion des hommes dûes au patriar­cat n’ont lit­té­ra­le­ment rien à voir avec l’oppres­sion des femmes. La souf­france engen­drée chez les hommes anti­pa­triar­caux est, en géné­ral, la consé­quence d’un choix : celui de ne pas/plus sup­por­ter le sys­tème patriar­cal. De plus, ils ont tou­jours la pos­si­bi­lité de « s’arran­ger », par­tiel­le­ment ou com­plè­te­ment, avec celui-ci pour être tran­quilles. Même les hommes les plus cons­cients res­tent sus­cep­ti­bles de repro­duire ou rani­mer les com­por­te­ments les plus ana­chro­ni­ques : des « rechu­tes » ter­ri­bles dans les réflexes patriar­caux sont, hélas ! plutôt la règle que l’excep­tion. Une méfiance et une vigi­lance pro­fon­des des mili­tants anti­pa­triar­caux envers eux-mêmes et leurs cama­ra­des res­tent indis­pen­sa­bles. La lutte fémi­niste - qui était déjà à l’ori­gine des efforts de ces hommes - doit rester la réfé­rence pri­mor­diale, l’orien­ta­tion géné­rale pour eux. Ce n’est tou­te­fois pas un appel à (ni une excuse pour) se vau­trer dans le canapé et lais­ser les efforts idéo­lo­gi­ques aux femmes ! Au contraire, mes­sieurs, nous avons du boulot : il nous faut acqué­rir la cons­cience de notre impli­ca­tion dans les méca­nis­mes de domi­na­tion, en se posant quel­ques ques­tions, en appuyant là (sur­tout) où ça fait mal ! Quels aspects du patriar­cat per­pé­tuons-nous ? Quel déca­lage y a-t-il entre nos idées et nos pra­ti­ques ? Comment éviter de réem­ployer ces méca­nis­mes et ces com­por­te­ments de domi­na­tion ? Comment décou­vrir et défi­nir nos iden­ti­tés indi­vi­duel­les au-delà du condi­tion­ne­ment col­lec­tif ?

L’exis­tence de rap­ports de domi­na­tion et d’exploi­ta­tion étant incom­pa­ti­ble avec l’idéal - et a for­tiori la pra­ti­que - huma­niste, de tels rap­ports parais­sent dif­fi­ci­le­ment jus­ti­fia­bles par un mili­tant. « Le privé est poli­ti­que » est un « mot d’ordre » qui appar­tient et aux hommes, et au fémi­nisme. Il serait donc dom­mage que des hommes pas­sent à côté de telles réflexions.

Martin ZUMPFE et Laurent LALOY


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