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France – Togo, le crime continue

vendredi 4 août 2006


Cet arti­cle est une syn­thèse de l’arti­cle « Paris capi­tale du Togo… c’est reparti pour 40 ans ? » paru dans Les Temps Maudits (revue de la CNT) n° 23, jan­vier-avril 2006

La Françafrique ne recule devant rien. Le bilan de la répres­sion [1] autour du scru­tin pré­si­den­tiel du 24 avril 2005 au Togo, s’élève à 811 morts et 4 500 bles­sés, aux­quels il faut ajou­ter les viols, arres­ta­tions, déten­tions arbi­trai­res, etc. La fraude électorale a été totale. Selon le décompte de la mis­sion inter­na­tio­nale de sou­tien au peu­ple togo­lais, l’oppo­sant Bob Akitani aurait dû récol­ter entre 75 et 80 % des voix, et plus de 90 % à Lomé. Pourtant l’État fran­çais, par l’inter­mé­diaire de Michel Barnier [2], ose annon­cer « des condi­tions glo­ba­le­ment posi­ti­ves » à pro­pos du dérou­le­ment du scru­tin. Chirac atten­dra 15 jours pour fina­le­ment envoyer sa let­tre de féli­ci­ta­tions et de « vœux de plein suc­cès » au pré­si­dent fraî­che­ment élu, Faure Gnassingbé, en l’ass­su­rant du sou­tien de la France. Sur ces élections, François-Xavier VERSCHAVE [3] accuse le régime d’avoir mis en place « une stra­té­gie de l’étouffemenent, puis, car­ré­ment, du mas­sa­cre ». Voici un récit des événements, pré­cédé d’un rap­pel concer­nant l’époque colo­niale et post-colo­niale de ce pays.

Le Togo, une colonie modèle ??

Au 18e siè­cle, le Togo fait par­tie de la « Côte des escla­ves » avec ses pays voi­sins. Puis, la traite des noirs va lais­ser place au com­merce de mar­chan­di­ses. C’est l’Allemagne qui s’impose. Non sans résis­tan­ces, puis­que 50 « cam­pa­gnes de paci­fi­ca­tions » meur­triè­res sont menées dans le nord du pays. Après 1918, c’est au tour de la France. À l’ordre du jour : d’un côté, dépor­ta­tions mas­si­ves, déten­tions et tra­vail obli­ga­toire ; de l’autre, pillage des res­sour­ces natu­rel­les et impo­si­tion de cultu­res vouées à l’expor­ta­tion. Le Togo est alors qua­li­fié de « colo­nie modèle », non pour sa doci­lité, mais pour ses finan­ces équilibrées grâce à toute une série de lour­des taxes fis­ca­les et d’impôts locaux impo­sés à la popu­la­tion. La France doit faire face à la rebel­lion des eth­nies Konkomba et Kabyiée, aux émeutes de 1933, à la grève géné­rale de 1948, et à plu­sieurs grè­ves dans les années 50. Face à la mon­tée du natio­na­lisme, la forte répres­sion et le tru­cage des élections ne suf­fi­sent pas. En 1960, le Togo obtient l’indé­pen­dance, et Olympio est élu pré­si­dent l’année sui­vante. Ouvert aux capi­taux étrangers, pro­che des anglais, il veut s’affran­chir du franc CFA (« le franc des colo­nies fran­çai­ses d’Afrique »). L’État fran­çais com­man­dite alors son assas­si­nat par l’inter­mé­diaire du géné­ral Eyadéma, qui pren­dra le pou­voir par un coup d’État en 1967. Jusqu’à sa mort, il béné­fi­ciera d’un sou­tien sans faille de l’État fran­çais.

La dic­ta­ture du géné­ral dure 38 ans. Il s’entoure d’une armée sur­di­men­sion­née, avec plus de 12 000 hom­mes. Les mili­tai­res sont recru­tés dans son eth­nie, les kabyés. L’armée est enca­drée par une soixan­taine d’offi­ciers fran­çais (des accords de « coo­pé­ra­tion » mili­taire sont en vigueur avec le Togo depuis les années 60). Le pou­voir en place sera de plus en plus contesté, la répres­sion de plus en plus féroce. En 1990, mani­fes­ta­tions et grê­ves sont vio­lem­ment répri­mées, avec plu­sieurs dizai­nes de morts. Il concéde l’ins­tau­ra­tion d’un régime par­le­men­taire en juillet. Les dépu­tés adop­tent alors un sta­tut pré­si­den­tiel dénué de pou­voirs éxécutifs. En réponse, un nou­veau coup d’Éat du géné­ral quel­ques mois plus tard. 300 morts. En 1992, une grêve géné­rale dure 8 mois dans cer­tains sec­teurs, la répres­sion est encore au ren­dez-vous. Par des élections tru­quées, Eyadéma se fait réé­lire en 93, en 98, puis en 99. En 1998, Amnystie qua­li­fie la répres­sion comme des « exac­tions assi­mi­la­bles à des cri­mes contre l’huma­nité ». Au scru­tin de 1999, l’oppo­si­tion se mobi­lise et Bob Akitani se pro­clame pré­si­dent pour la 1re fois. Des oppo­sants seront tués par cen­tai­nes et jetés à la mer. En 2003, nou­velle réé­lec­tion (une modi­fi­ca­tion de la cons­ti­tu­tion a été néces­saire), mais plus modeste cette fois, avec 57 % des voix pour Eyadéma : de quoi don­ner une allure démo­crate au régime…

À cha­que élection, le géné­ral béné­fi­cie du sou­tien logis­ti­que fran­çais, avec des « ambas­sa­deurs-vali­da­teurs d’élections tru­quées », selon l’expres­sion de Survie [4]. Dans le domaine cons­ti­tu­tion­nel, Jacques Vergès et Charles Debbasch (sur­nommé l’ « ange noir » de la France, ancien doyen de l’uni­ver­sité de droit d’Aix-Marseille, il est pour­suivi en France pour dif­fé­ren­tes affai­res, mais béné­fi­cie de la dou­ble natio­na­lité) sont de bon conseil. Le géné­ral est très lié à Chirac. Mais la gau­che fran­çaise n’est pas en reste, Mitterand père et fils ont été de la par­tie. En 1999, Rocard se rend à Lomé pour sou­te­nir Eyadéma, il déclare « nous som­mes liés d’ami­tié », et il désa­voue l’oppo­si­tion qui conteste les résul­tats. Parmi les « sym­pa­thi­sants » du régime, citons Roland Dumas, Fodé Sylla (député euro­péen PCF, ancien pré­si­dent de SOS Racisme) ou encore le publi­ci­taire Jacques Séguéla : outre les cam­pa­gnes électorales de Mitterand, Jospin et peut-être pro­chai­ne­ment celle de Ségoléne Royal, il a mené cel­les de Eyadéma et de Omar Bongo (le dic­ta­teur gabo­nais, également sou­tenu par la France) en 1998.

Au niveau économique, il faut rap­pe­ler qu’en 1970 le Togo est encore sur­nommé la « petite Suisse de l’Afrique ». Le sous-sol est très riche et le pays dis­pose d’un port en eau pro­fonde, lui per­met­tant d’être une véri­ta­ble pla­que tour­nante pour le mar­ché afri­cain et les tra­fics en tout genre. Sous l’impul­sion de la France et d’autres puis­san­ces, seront mis au point des pro­jets de « déve­lop­pe­ment » ina­dap­tés aux réa­li­tés du pays (les « éléphants blancs »). Ces pro­jets enri­chi­ront les fir­mes occi­den­ta­les et endet­te­ront lour­de­ment le pays.

Puis la créa­tion d’une zone fran­che per­met­tra d’attein­dre un niveau de salaire parmi les plus bas au monde. En 1994, le franc CFA est déva­lué de moi­tié et, sous rec­co­man­da­tion du FMI, des pri­va­ti­sa­tions sont menées à tour de bras. La liqui­da­tion du patri­moine togo­lais bat son plein. Les entre­pri­ses occi­den­ta­les, et notam­ment fran­cai­ses, se ruent sur la bonne affaire, des entre­pri­ses publi­ques sont par­fois rache­tées au franc sym­bo­li­que… À Bouygues, Bolloré et Total, vien­nent s’ajou­ter Accor, Suez, Alcatel, Bnp-Paribas, Axa, Air liquide ou Air France.

Élections du 24 avril 2005 : « les 5 jours qui ébranlèrent le Togo » [5]

Le pré­si­dent-dic­ta­teur Gnassingbé Eyadéma meurt le 5 février 2005. Chirac pleure un « ami per­son­nel ». Son fils, Faure, s’empare du pou­voir le len­de­main. Face aux pres­sions de la France et de cer­tains dic­ta­teurs afri­cains (Compaoré, Kadhafi, Bongo ou N’Guesso), il est contraint de démis­sion­ner et d’orga­ni­ser des élections. Mais la période inté­ri­maire aurait du être assu­rée par Natchaba, pour­tant Faure impose Abass Bonfoe.

Le 2 février, c’est 150 000 à 250 000 togo­lais qui récla­ment le retour à la léga­lité cons­ti­tu­tio­nelle dans les rues de Lomé. Ils scan­dent « à bas la dic­ta­ture de la France », « au secours, Chirac et la famille Gnass nous ont pris en otage ». Premières bar­ri­ca­des dans le quar­tier de Bé, fief de l’oppo­si­tion, et pre­miè­res vic­ti­mes de la répres­sion. Les élections pré­vues dès le 24 avril s’annon­cent déjà frau­du­leu­ses : les lis­tes électorales ne pour­ront être révi­sées et le délai sera « trop court » pour l’envoi d’obser­va­teurs inter­na­tio­naux.

Les par­tis d’oppo­si­tion se réu­nis­sent autour de Bob Akitani, de l’Union des Forces pour le Changement (UFC). Sans scru­pu­les, Le Monde déclare le 24 mars que « Faure fait figure de favori face au peu cha­ris­ma­ti­que Akitani », et affirme que l’oppo­si­tion souf­fre d’une « absence totale de pro­gramme ». Pour Liberté Hebdo [6], « la révo­lu­tion jaune aura bel et bien lieu ». Le jour­nal parle « d’une foule en liesse pour accueillir Akitani, au sud mais aussi au nord du pays » (le sud est majo­ri­tai­re­ment acquis à l’oppo­si­tion).

Liberté Hebdo titre : « Branle-bas de com­bat dans les offi­ci­nes fran­ça­fri­cai­nes ». Il affirme que la France envoie « conseillers spé­ciaux et experts électoraux , se ren­dant cha­que jour à Lomé 2 », la rési­dence pré­si­den­tielle déjà inves­tie par Faure… À la veille des élections, des radios et télé­vi­sions pri­vées sont fer­mées, les lignes télé­pho­ni­ques et inter­net sont cou­pés : la mas­ca­rade électorale peut com­men­cer. Dans France Soir du 8 mars, une inter­view est inti­tu­lée : « Renforcer la démo­cra­tie au Togo », c’est celle de Jean-Luc Mano, conseiller en com­mu­ni­ca­tion de Eyadéma père et fils (par ailleurs également conseiller de Alliot-Marie).

Le diman­che 24 avril, les lis­tes sont incom­plè­tes, des urnes sont volées par les mili­tai­res, des obser­va­teurs sont refu­sés. Les bas­ton­na­des et exé­cu­tions som­mai­res d’oppo­sants com­men­cent dans les quar­tiers de Bé et Baguida. Faure est annoncé gagnant avec 60 % des voix. Lomé s’embrase, comme en pro­vince (Kpalimé, Tsévié, Atakpamé, Aného, etc.) : bar­ri­ca­des, pavés et gour­dins clou­tés, contre des mili­tai­res munis d’armes et de muni­tions de fabri­ca­tion fran­çaise. Les émeutes durent 2 jours. La répres­sion est san­glante, l’armée qua­drille le pays. Les jours sui­vants, arres­ta­tions et exé­cu­tions d’oppo­sants se mul­ti­plient. Dans le Forum du 12 mai, la coa­li­tion d’oppo­si­tion demande aux auto­ri­tés « de met­tre fin à la chasse à l’homme exer­cée sur les mili­tants de l’oppo­si­tion ».

Une note confi­den­tielle de la délé­ga­tion de l’Union Européenne au Togo est inter­cep­tée début mai : elle décrit en détail l’étendue des frau­des et vio­len­ces. « Les mani­pu­la­tions sont encore plus gra­ves que lors de l’élection de 2003 qui avait poussé l’UE à por­ter un juge­ment sévère sur la vali­dité du scru­tin ». Cette note parle de 900 000 faux électeurs sur 3 mil­lions de votants ! Dans les zones favo­ra­bles à l’oppo­si­tion, seu­les 41 % des car­tes ont été dis­tri­buées et 380 000 ins­crits n’ont pas pu voter. Le rap­port cite aussi un docu­ment interne de l’ambas­sade de France qui men­tionne « la culture de la fraude en matière électorale pour laquelle le parti au pou­voir conserve un avan­tage indé­nia­ble », car « il tient l’appa­reil poli­tico-admi­nis­tra­tif à sa dis­po­si­tion ». La com­mis­sion ne sou­haite pas faire de com­men­tai­res sur cette note, et le conseil euro­péen, para­lysé par la posi­tion de la France ne remet pas en cause le scru­tin. L’ONU salue la mobi­li­sa­tion du peu­ple togo­lais le jour du scru­tin ! Des mil­liers de togo­lais quit­tent le ter­ri­toire. Fin juillet 2005 ils étaient encore 40 000 au Bénin et au Ghana selon le HCR.

La « révolution jaune », vue de l’intérieur

Akouvi était au Togo durant les « trou­bles ». Elle habi­tait un petit vil­lage au-des­sus d’Atakpamé et allait régu­liè­re­ment à Lomé. Elle a pu voir com­ment se vit un espoir de chan­ge­ment, com­ment la poli­ti­que se mêle aux croyan­ces, à la culture, com­ment la popu­la­tion se mobi­lise dans ce vil­lage tra­di­tio­nel­le­ment pour le RPT (le parti au pou­voir), où la plu­part des gens sont nés sous la dic­ta­ture. Voici un apercu de son jour­nal de bord.
— 22 mars : L’oppo­si­tion a appelé à mani­fes­ter pour récla­mer des car­tes d’électeurs, dénon­cer les lis­tes électorales frau­du­leu­ses. Au vil­lage et dans les alen­tours se créent des comi­tés de l’oppo­si­tion. Le RPT (Rassemblement du Peuple Togolais, le parti au pou­voir) pro­met des emplois à Lomé pour les jeu­nes, la réno­va­tion des bâti­ments publics, et dis­tri­bue de l’argent.
— 7 avril : Le chef du vil­lage a ren­dez-vous avec des tech­ni­ciens pour finir un bâti­ment sco­laire ; quelqu’un m’expli­que : « La cam­pa­gne est déjà com­men­cée ». Le 8 avril, la cam­pa­gne est offi­ciel­le­ment lan­cée.
— 13 avril : Faure a débar­qué dans les vil­les en héli­co­ptère et escorté de deux offi­ciers… fran­çais ! Amavi, oppo­sant de l’UFC, s’est fait arrê­ter : paraît qu’ils le tor­tu­rent à la pri­son…
À Lomé, l’oppo­si­tion mani­feste tous les jours depuis ven­dredi . les amis n’osent pas m’accom­pa­gner (par peur, par méfiance, par habi­tude, beau­coup de gens se sont ral­liés sur le tard aux mani­fes­ta­tions de l’oppo­si­tion). Des dizai­nes de mili­tai­res, gros bâtons à la main, enca­drent la mani­fes­ta­tion. Les gens dan­sent et chan­tent devant les mili­tai­res : « Nous ven­dons notre vie. Vous pou­vez tirer les armes, nous on est à main vide et on s’en fout ! » La foule est en jaune ; les mili­tai­res por­tent les bras­sards blancs du RPT. Les amis ont emmené leur « ancê­tre » : une sta­tuette en bois et secouent les clo­ches tra­di­tion­nel­les sur le sol en chan­tant pour deman­der sa pro­tec­tion. Une pan­carte : « Adrena Diop, pros­ti­tuée sans fron­tière » ; c’est la res­pon­sa­ble de la Commission d’Observation de la CEDEAO [7]. Certains crient « Ablode » (liberté, indé­pen­dance), d’autres répon­dent« Gbadza » (large, totale), ou encore : « Le maïs est pourri, le pal­mier est grand » (le maïs est le sym­bole du RPT, le pal­mier celui de l’oppo­si­tion).
— 19 avril : Au vil­lage, les réu­nions de l’oppo­si­tion regrou­pent 200 per­son­nes. Ils crient : « Mime le di ega o, mian towoe va » : On ne nous a pas donné d’argent, c’est nous-mêmes qui som­mes venus !
— 23 avril : Une cin­quan­taine de zem (moby­let­tes) tra­ver­sent les vil­la­ges : T.shirts et cas­quet­tes blancs, escor­tés de trois voi­tu­res et camions de mili­tai­res. Le RPT défile… Une femme me dit que le RPT a pro­mis de ren­dre l’écolage gra­tuit du CP1 au CM2, de don­ner des visas gra­tuits pour l’Europe, etc.
Une dizaine de morts à Lomé dans les batailles oppo­sants / RPTistes de cette semaine. Les gens mani­fes­tent au vil­lage ; on m’inter­pelle : « Il faut dire en France ce qui se passe ici, que Chirac nous trompe depuis trop long­temps ».
— 24 avril (jour des élections) : Depuis quel­ques jours, à Lomé, ça chauffe, la semaine a été chaude. Les gens se bat­taient jusqu’à Casablanca (quar­tier péri­phé­ri­que du cen­tre) ; ils s’équipent de coupe-cou­pes et de gour­dins, par peur, pour se défen­dre.
Les quar­tiers de Bé et Baguida s’enflam­ment direc­te­ment, on monte les bar­ri­ca­des. Toute la soi­rée des affron­te­ments dans plu­sieurs zones de la ville.
— 26 avril : Le Togo est en sus­pens : l’ambiance est très ten­due. L’oppo­si­tion est per­sua­dée d’avoir gagné. Je suis par­tie de Lomé lundi matin, à l’aube, pour arri­ver au vil­lage avant la pro­cla­ma­tion des résul­tats. Je suis pas­sée à Kpalimé à pied, le taxi nous a déposé à l’entrée de la ville : il a refusé d’aller plus loin. Vers 11 h, Kpalimé est une ville morte : la nuit a été chaude, des pneus brû­lants et des par­paings jon­chent les rues. En fait comme tout le monde ici n’a pas eu de carte d’électeur, les gens n’ont pas attendu les résul­tats pour mon­trer leur colère.
Au vil­lage, le dépouille­ment s’est déroulé nor­ma­le­ment et l’oppo­si­tion a gagné. Dans les vil­la­ges voi­sins aussi. Pourtant on a trouvé des morts sur les lis­tes, on a sur­pris des jeu­nes de 14 ans munis de car­tes. Vers 11 h, le ver­dict tombe enfin : 60 % pour Faure et 38 % pour Akitani. Les gens sont cho­qués, ils s’attrou­pent, « ils ont volé leur vic­toire », « ils veu­lent la guerre ». J’apprends le bilan des alen­tours : 3 morts à Kpalimé, 4 morts ailleurs, et beau­coup de bles­sés par bal­les à Lomé le soir des élections, et sur­tout, déjà 10 morts à Atakpamé... Quelques fem­mes, des jeu­nes, des hom­mes, sor­tent avec des gour­dins taillés à la main, des lan­ces pier­res, des pneus à brû­ler. Le calme est sur­pre­nant, mais les gens arri­vent et com­men­cent à mon­ter len­te­ment une bar­ri­cade à cha­que extré­mité du vil­lage, sur l’uni­que route qui le tra­verse. Les vil­la­geois sacri­fient une poule et bénis­sent le sol au vin de palme à l’entrée du vil­lage : la tête de la poule trône ensuite, elle aussi à l’entrée du vil­lage, sur le pal­mier abattu au bord de la route. Certaines per­son­nes boi­vent du sodabi (alcool de palme) à la pou­dre noire sacrée pour se pro­té­ger des fusils.
— 27 avril : À Lomé, les quar­tiers de Bé, Baguida, Decan sont inac­ces­si­bles aux sol­dats : état de siège jusqu’à nou­vel ordre ; les habi­tants tien­nent leurs quar­tiers. Atakpamé aussi est blo­quée, « on fusille là-bas ». Des gens ayant par­ti­cipé à la cam­pa­gne de l’oppo­si­tion com­men­cent déjà à être dénon­cés chez le chef du vil­lage.
— 30 avril : Un homme de pas­sage au vil­lage me dit qu’à Atakpamé, « C’est chaud plus qu’à Lomé ». Les sol­dats ont encore fait cou­rir la rumeur de leur pas­sage pour cette nuit : la tac­ti­que de la ter­reur mar­che plu­tôt bien, le vil­lage s’éteint avec la nuit vers 18 h … Les oppo­sants ont fui dans les vil­la­ges alen­tours, pour qu’on ne vienne pas les cher­cher chez eux
Des gens arri­vent au vil­lage ; on les appelle « les réfu­giés de Lomé ». J’entends : « Tant qu’à mou­rir, on pré­fère mou­rir chez nous ». Les gens retour­nent vers leur vil­lage natal.
— 2 mai : Des « réfu­giés d’Atakpamé » me disent que là-bas il y a eu au moins cent morts, qu’un cer­tain KOULOUM a payé et armé des « mer­ce­nai­res san­gui­nai­res » venus du Niger et du Nigeria, qui tuent et vio­lent les jeu­nes fem­mes comme les vieilles.
Des oppo­sants de notre vil­lage sont accu­sés d’avoir brûlé des fer­mes kabyiées. L’un d’eux me dit « c’est ques­tion de jalou­sie », car il pos­sède un bar.
— 5 mai : Un « réfu­gié de Lomé » blessé à la jambe et à l’arcade me dit : « Ils vien­nent tabas­ser les gens dans les mai­sons, cha­que nuit. Chaque jour, des gens dis­pa­rais­sent. »
Le chef a ras­sem­blé les vil­la­geois sur la place publi­que en leur ordon­nant de ces­ser de don­ner des noms au RPT, que les his­toi­res c’est ter­miné, que celui qu’on sur­prend à écrire des noms, on va le taper sur la place publi­que, que FAURE est pré­si­dent, tout ça c’est fini.
— 6 mai : Un homme du vil­lage a été emmené hier. Un vil­la­geois du RPT m’expli­que qu’il fait par­tie du groupe A : ceux qui ont l’argent pour finan­cer l’oppo­si­tion. Le groupe B ce sont les « grands mal­fai­teurs », ceux qui ont brûlé les fer­mes kabyié ou les bâti­ments offi­ciels (pré­fec­ture…) et le groupe C sont les « enfants » qui ont tapé les gens du RPT après l’annonce des résul­tats.
— 9 mai : J’en apprends tous les jours sur les « enlè­ve­ments » (Arrestations de gens de l’oppo­si­tion par les sol­dats et sou­vent la nuit). À Atakpamé, ils vien­nent dans les lycées arrê­ter les élèves : ils ont emmené 10, 19 et 29 jeu­nes dans 3 lycées. Le RPT fait des réu­nions dans les vil­la­ges pour savoir qui ils dénon­cent d’abord…
— 10 mai : J’ai ren­dez-vous avec un jeune à Lomé qui accepte de me par­ler de tout ce qu’il a vu et entendu… À Adidogomé (quar­tier de Lomé), les sol­dats ont coupé des mains, même des avant-bras à des jeu­nes. Kodzo, étudiant à l’uni­ver­sité de Lomé est caché sur le cam­pus : hier un de ses cama­ra­des est arrivé au cours en lar­mes : les mili­tai­res avaient coupé le pied de son frère la nuit même. Kodzo a vu des gens se faire fusiller le jour des résul­tats dans son quar­tier.
— 29 juillet : J’ai appris la libé­ra­tion d’un ami par télé­phone : deux semai­nes qu’il est ren­tré chez lui. Les jeu­nes, à qui le RPT avait pro­mis des « jobs » à Lomé, sont tou­jours au vil­lage. Un ami de Lomé m’a écrit que le bol de maïs est passé de 700 à 1 400 Francs CFA.
— Mars 2006 : Un an près : 19 000 réfu­giés vivent tou­jours au Bénin dont 11 000 envi­ron dans les camps à 18 km de la fron­tière togo­laise. La répres­sion des mili­ces du RPT s’abat tou­jours régu­liè­re­ment sur les famil­les des par­ti­ci­pants à la révolte d’avril 2005, voire sur de sim­ples mili­tants de l’oppo­si­tion...

Le rap­port à la poli­ti­que est assez étrange dans un pays qui a tou­jours été gou­verné d’une main de fer par des tyrans (qu’ils se disent gou­ver­neur ou pré­si­dent). Beaucoup de vil­la­geois sont allés peu voire pas du tout à l’école, et donc les pri­ses de posi­tion sont sou­vent liées à la sur­vie. Auparavant, les gens ont sou­vent défendu le RPT pour amé­lio­rer leurs assiet­tes au moment de cha­que élection. Mais main­te­nant, la sur­vie est deve­nue si dif­fi­cile que les togo­lais étaient prêts à ris­quer leur vie pour un vrai chan­ge­ment, les jeu­nes sur­tout.

Mais ils n’étaient pas naïfs sur le vraie nature de l’oppo­si­tion : « on veut que les fran­çais s’en aillent, on verra si c’est mieux avec les amé­ri­cains ». « Nous on veut le chan­ge­ment c’est tout ». On m’a dit aussi à plu­sieurs repri­ses, que si avec ceux-là ce n’était pas mieux ou pire, ils revo­te­raient pour le RPT aux pro­chai­nes élections.

En effet, il ne faut pas occulter que, OLYMPIO comme AKITANI et toute l’oppo­si­tion qui a été por­tée par cet espoir popu­laire, est avant tout une oppo­si­tion offi­cielle, auto­ri­sée. Elle est donc loin d’être révo­lu­tion­naire. C’est une oppo­si­tion dont nom­bre de ses mem­bres vivent à l’étranger, une classe bour­geoise sou­te­nue par le peu­ple, une oppo­si­tion en majo­rité éwé, pro-étasunienne et libé­rale.

Si de nom­breux libé­ra­teurs cha­ris­ma­ti­ques de l’Afrique étaient marxis­tes et/ou révo­lu­tion­nai­res au départ (SANKARA, LUMUMBA, MANDELA…), ce ne fut jamais le cas d’OLYMPIO père ou fils, qui rêvait ou rêve tou­jours de rem­pla­cer un impé­ria­lisme par un autre. Cela fait d’ailleurs parti des cri­ti­ques du Parti Communiste Togolais en France qui soup­çonne l’oppo­si­tion d’être en mesure de rem­pla­cer un auto­ri­ta­risme par un autre au Togo.

Les auteurs : Akouvi et Yahovi

Notes

[1] 1

[2] 2

[3] 3

[4] 4

[5] 5

[6] 6

[7] 7


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