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Côte d’Ivoire

Apartheid et néo-colonialisme

novembre 2002


Après 6 putschs ou ten­ta­ti­ves de put­sch depuis deux ans et une économie rui­née, la Côte d’Ivoire est en passe de per­dre son sta­tut d’élève modèle de déve­lop­pe­ment en Afrique de l’Ouest. Passés les 43 ans de règne de Félix Houphouët-Boigny - l’inven­teur cyni­que de la for­mule « Françafrique » illus­trant bien l’imbri­ca­tion magouilleuse et bar­bou­zarde des inté­rêts de la métro­pole et de ses ancien­nes colo­nies - les prin­ci­paux débi­teurs (FMI, Banque Mondiale et Union Européenne) ont pré­senté la note : un endet­te­ment cor­res­pon­dant au dou­ble de la pro­duc­tion annuelle du pays. Les cais­ses du pre­mier expor­ta­teur mon­dial de cacao sont vides, situa­tion inad­mis­si­ble pour les pre­miers garants de la sta­bi­lité du sys­tème maf­fieux ivoi­rien : l’armée.

Chronologie et galerie des monstres

Houphouët-Boigny se méfiait à juste titre des mili­tai­res, mais son suc­ces­seur Henri Konan Bédié n’aura pas eu cette pré­ven­tion. Avant même son intro­ni­sa­tion offi­cielle, il se fait mon­ter une « garde pré­si­den­tielle » par Yannick Soizeau, cor­res­pon­dant local de la DGSE (ser­vi­ces secrets fran­çais), tra­fi­quant d’armes et connu également pour avoir blan­chi à Abidjan une par­tie de la « taxa­tion » du RPR sur les mar­chés pari­siens.

En 1995, Bédié conforte sa posi­tion en excluant de l’élection pré­si­den­tielle son prin­ci­pal rival Alassane Ouattara au nom du « prin­cipe d’ivoi­rité ». Ouattara - ancien pre­mier minis­tre de Houphoët-Bouigny et un des vice-pré­si­dents du FMI à la fin des années 80 - est également un ami du béton­neur Martin Bouygues dont le groupe s’est fait concé­der quel­ques-uns des prin­ci­paux ser­vi­ces publics ivoi­riens. Suivirent 5 années de gabe­gie économique et poli­ti­que pen­dant que Bédié et sa cli­que s’enri­chis­saient comme son pré­dé­ces­seur du détour­ne­ment de l’aide euro­péenne.

Le 24 décem­bre 1999, le régime n’ayant plus assez de res­sour­ces pour payer ses mili­tai­res, une muti­ne­rie éclate et ren­verse le régime, sou­lè­ve­ment emmené par le géné­ral Robert Gueï, ancien chef d’état-major limogé par Bédié, bien connu du sérail mili­taire tri­co­lore puisqu’il est élève de St-Cyr. Grand ami du géné­ral Jeannou Lacaze (le conseiller mili­taire pré­féré des dic­ta­teurs afri­cains) et de Michel Dulpuch (conseiller de Jacques Chirac), Gueï fait ren­trer dans un gou­ver­ne­ment d’union une figure his­to­ri­que de la résis­tance au sys­tème Houphouët-Boigny : le socia­liste Laurent Gbagbo. Puis, pour se débar­ras­ser de l’éternel rival Ouattara, il fait ins­crire dans une nou­velle cons­ti­tu­tion lar­ge­ment pro­fi­lée par les experts fran­çais une clause d’ivoi­rité per­met­tant de refu­ser la citoyen­neté à plus de la moi­tié du pays.

Au cours du scru­tin chao­ti­que du 22 octo­bre 2000 Gbagbo est lar­ge­ment en tête. Gueï tente alors un der­nier coup de force en arrê­tant les mem­bres de la Commission Nationale Electorale et en pro­cla­mant sa vic­toire. Mais sous la pres­sion des mani­fes­ta­tions de rue et du ral­lie­ment de l’armée à Gbagbo, il est obligé de quit­ter la scène. Il finira assas­siné dans la nuit du 18 au 19 sep­tem­bre 2002 où a éclaté la muti­ne­rie qui fait actuel­le­ment chan­ce­ler le régime de Gbagbo.

Nauséabonde « ivoirité »

Le dyna­misme économique ivoi­rien, qui don­nait à l’ère Houphoët une aura de res­pec­ta­bi­lité, repo­sait sur l’agri­culture exten­sive et un défri­che­ment mas­sif au nord du pays… ce qui néces­sita une impor­tante main d’œuvre étrangère (Burkinabés et Maliens prin­ci­pa­le­ment). Ainsi, selon la ter­mi­no­lo­gie offi­cielle, les « rési­dents étrangers » sont évalués à 3 mil­lions aux­quels s’ajou­tent 2 mil­lions de « rési­dents d’ascen­dance étrangère » : soit envi­ron 30 % de la popu­la­tion, ce qui ne posait pas de pro­blème dans un pays mul­tieth­ni­que et tra­di­tion­nel­le­ment tolé­rant. Mais, lors­que les ins­tan­ces de la Mondialisation s’atta­què­rent au pré-carré fran­çais de l’Afrique de l’Ouest et que le FMI imposa ses plans d’ajus­te­ments (déva­lua­tion du Franc CFA, démo­li­tion des acquis sociaux, déman­tè­le­ment des ser­vi­ces publics…), la moi­tié des sala­riés se retrou­vè­rent au chô­mage. Les pre­miers tou­chés furent les Ivoiriens du sud employés par les com­pa­gnies étrangères. Bédié déve­loppa alors le concept d’ivoi­rité, trans­for­mant les popu­la­tions nor­dis­tes « diou­las » et les Burkinabés - qui avaient été le fer de lance de l’économie - en vic­ti­mes expia­toi­res. Devoir être « ivoi­rien de nais­sance et de parents ivoi­riens » ou appar­te­nir à un vil­lage « typi­que­ment ivoi­rien » : autant de cri­tè­res aussi ségré­ga­tion­nis­tes qu’absur­des en rai­son de la quasi-inexis­tence d’état-civil avant 1960 et l’arbi­traire des fron­tiè­res déci­dées entre puis­san­ces impé­ria­lis­tes.

Bien qu’ayant d’abord dénoncé l’ivoi­rité en pre­nant le pou­voir, Gueï la reprit à son compte et la ren­dit cons­ti­tu­tion­nelle pour se débar­ras­ser de Ouattara. Lui suc­cé­dant, Gbagbo la poussa jusqu’à son actuel paroxysme, assi­mi­lant « mau­vais ivoi­riens » et par­ti­sans poli­ti­ques de l’éternel adver­saire Ouattara. Arrestations arbi­trai­res, tor­tu­res, exé­cu­tions som­mai­res, char­niers comme à Yopougon… les exac­tions racis­tes du régime Gbagbo pous­sè­rent vite les Burkinabé, Maliens et autres « diaou­las » rési­dant au Sud dans un exode vers le nord.

Françafrique, Françafric et Maffiafrique

La frac­ture civile est telle que les actuels mutins, qui contrô­lent le nord du pays, crai­gnent une fuite en avant géno­ci­daire à la rwan­daise d’un régime aux abois. Mais même s’ils décla­rent ne vou­loir ren­ver­ser Gbagbo que pour met­tre fins aux dis­cri­mi­na­tions eth­ni­ques et orga­ni­ser des élections, l’exem­ple du géné­ral Gueï ne pousse cer­tai­ne­ment pas à leur faire une confiance exces­sive. Cependant, ils savent que tant que les trou­pes fran­çai­ses d’élite seront pré­sen­tes en per­ma­nence sur le ter­ri­toire ivoi­rien (aux ter­mes d’un accord de défense), aucun chan­ge­ment poli­ti­que ne pourra être pos­si­ble sans l’aval de la France. Les diri­geants poli­ti­ques, mili­tai­res et économiques fran­çais qui ont orga­nisé le pillage sys­té­ma­ti­que des ancien­nes colo­nies ne sont cer­tai­ne­ment pas déter­mi­nés à aban­don­ner leur pré-carré. Si les Ivoiriens et Ivoiriennes veu­lent se cons­truire un autre futur, ils devront se débar­ras­ser aussi bien d’une classe poli­ti­que liber­ti­cide et ver­mou­lue, que des réseaux nau­séa­bonds de la Françafrique et des bri­gands inter­na­tio­naux de la Maffiafrique.


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