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Sans Papiers - version longue

Bilan d’une grève

mercredi 8 octobre 2003


Le 18 juin der­nier, alors que le mou­ve­ment social contre la réforme des retrai­tes com­men­çait à mon­trer les pre­miers signes d’essouf­fle­ment, le Comité des Sans Papiers de Lille (CSP59) ren­dait public un mou­ve­ment mas­sif entamé clan­des­ti­ne­ment un mois plus tôt : 113 per­son­nes se pré­sen­taient aux urgen­ces du CHR de Lille pour faire cons­ta­ter leur grève de la faim et y être hos­pi­ta­li­sées.

Une grève col­lec­tive de plus d’une cen­taine de per­son­nes : cela doit cons­ti­tuer un record. Une grève dure, périlleuse à plus d’un titre, qui prit fin au 57e jour.

Un mouvement dur

Si cette grève avait com­mencé clan­des­ti­ne­ment, comme la pré­cé­dente deux ans plus tôt, c’est parce que cela fai­sait belle lurette qu’il n’est plus pos­si­ble aux sans papiers lil­lois d’enta­mer une occu­pa­tion col­lec­tive dans un lieu public sans se voir immé­dia­te­ment expul­sés, sur requête de la pré­fec­ture ou des pro­prié­tai­res des lieux occu­pés (syn­di­caux, asso­cia­tifs, reli­gieux ou muni­ci­paux). Si elle fut aussi mas­sive, c’est parce que les refus de papiers tom­baient à la pelle depuis l’arri­vée en décem­bre der­nier d’un nou­veau pré­fet de choc, Jean-Pierre Richer. Cet ancien direc­teur de cabi­net du minis­tre C. Bonnet rédi­gea en 1974 la pre­mière loi de fer­me­ture des fron­tiè­res en France.

Dès que cette grève fut ren­due publi­que, les auto­ri­tés réa­gi­rent avec la plus extrême fer­meté tout en reven­di­quant la plus grande huma­nité, pour ten­ter de la bri­ser dans l’œuf. En obte­nant des hôpi­taux qu’aucun gré­viste ne soit hos­pi­ta­lisé d’abord. En expul­sant durant deux jours le CSP des espa­ces verts où il tenta de mon­ter ses ten­tes ensuite. En recou­rant enfin aux for­ces de poli­ces pour expul­ser des hôpi­taux les gré­vis­tes hos­pi­ta­li­sés mal­gré tout quel­ques jours plus tard [1]. Une fer­meté « humaine » dont ne se dépar­tira plus un pré­fet Richer droit dans ses bot­tes, mais qui l’amè­nera pour­tant à faire ce qu’il vou­lait à tout prix éviter : régu­la­ri­ser col­lec­ti­ve­ment.

C’est ainsi que, tirant parti de l’indi­gna­tion créée par leur péri­ple forcé dans les rues de Lille et fai­sant la jonc­tion avec les ensei­gnants en lutte, les gré­vis­tes et le CSP59 par­vin­rent à ins­tal­ler leurs ten­tes sur les pelou­ses de la Bourse du Travail [2], avec l’accord de la CGT et de la CFDT ainsi qu’un silence gêné de FO [3].

C’est ainsi également que ce recours aux pres­sions poli­ciè­res et médi­ca­les sur des per­son­nes dans la plus extrême fai­blesse acheva d’iso­ler un pré­fet qui appa­rut de plus en plus rigide. Nous étions nom­breux à crain­dre que ce pré­fet en ligne directe avec Nicolas Sarkozy ne prît le ris­que d’un acci­dent sani­taire grave afin de cas­ser défi­ni­ti­ve­ment le comité lil­lois en le cri­mi­na­li­sant. Mais par-delà une mobi­li­sa­tion de plus en plus impor­tante autour des gré­vis­tes (les mani­fes­ta­tions ras­sem­blè­rent jusqu’à 1500 per­son­nes), nous pou­vons sup­po­ser que l’échec du réfé­ren­dum de Sarkozy en Corse l’amena à soi­gner son image en renon­çant in fine à cette stra­té­gie mor­telle. Le Préfet aux ordres dut recou­rir aux habi­tuels pom­piers pour éteindre l’incen­die qu’il avait déclen­ché : asso­cia­tions, évêque et pour la pre­mière fois - on y revien­dra plus loin - rec­teur de la mos­quée de Lille-Sud (le même qui a ouvert le pre­mier lycée musul­man de France). Et fina­le­ment négo­cier avec le CSP59 et lâcher une régu­la­ri­sa­tion de 30 per­son­nes immé­dia­te­ment. Pour prêt de 160 autres, le pré­fet s’enga­gea devant ces « garants moraux » que cons­ti­tuaient les per­son­na­li­tés asso­cia­ti­ves, cultu­rel­les et reli­gieu­ses, à « réexa­mi­ner avec la plus grande huma­nité » [4] leur dos­sier, selon un calen­drier pré­cis et en appor­tant des garan­ties suf­fi­san­tes pour que les gré­vis­tes arrê­tent col­lec­ti­ve­ment leur mou­ve­ment, notam­ment en leur four­nis­sant des auto­ri­sa­tions pro­vi­soi­res de séjour les met­tant à l’abri d’une expul­sion.

Jospin n’est plus au pouvoir : la gauche se « mobilise »

Cela fai­sait long­temps qu’on ne l’avait vue, la gau­che. Au moins depuis que les sans papiers lil­lois conti­nuè­rent d’agir mal­gré la gau­che plu­rielle au pou­voir - à Matignon et à Lille - pour la régu­la­ri­sa­tion de tous les sans papiers. Elle a fait son retour cette gau­che non socia­liste, mul­ti­pliant les com­mu­ni­qués de sou­tien aux gré­vis­tes, toute échevelée d’indi­gna­tion huma­niste face au trai­te­ment réservé par un pré­fet - de droite donc inhu­main - aux gré­vis­tes de la faim. Hélas, ce sou­tien n’ira pas beau­coup plus loin que cette indi­gna­tion émue, évitant avec soin d’abor­der une ques­tion poli­ti­que dont elle sait qu’elle n’a pas les répon­ses.

Il faut dire que cette forme de lutte, la grève de la faim, s’y prête à mer­veille, même si les liber­tai­res lil­lois comp­taient parmi les per­son­nes les plus pré­sen­tes aux côtés des sans papiers (ainsi que SUD ou le SDEN-CGT dont le sou­tien fut essen­tiel). Épuisé-e-s par le sou­tien logis­ti­que à appor­ter à la grève d’une cen­taine de per­son­nes ali­tées, obsédé-e-s par l’état de santé des gré­vis­tes qui met­tent leur vie en dan­ger, sou­tiens et mili­tant-e-s dis­po­sent de peu de temps et d’énergie pour expli­quer le fond poli­ti­que réel de l’affaire : le fait qu’un État refuse à des indi­vi­dus les droits poli­ti­ques et sociaux mini­mum, le droit même de vivre sur un ter­ri­toire, et crée ainsi la main d’œuvre cor­véa­ble à merci dont à besoin le capi­ta­lisme. Alors que plus d’une cen­taine de per­son­nes met­tent en jeu leur pro­pre peau, il est de plus dif­fi­cile de dénon­cer publi­que­ment des asso­cia­tions et orga­ni­sa­tions, alors qu’elles vien­nent appor­ter leur sou­tien aux gré­vis­tes, et par­fois même sin­cè­re­ment.

Et pour­tant il s’agit des mêmes qui se sont cou­chées devant le pou­voir socia­liste en 97 (LDH, PC, Verts, CGT,...). Elles qui ont accepté la non abro­ga­tion de la loi Pasqua-Joxe-Debré et sa mise à neuf ver­sion Chevènement. Elles qui avaient refusé de reven­di­quer la régu­la­ri­sa­tion glo­bale avant Jospin. Elles qui per­sis­tè­rent à ne récla­mer que la régu­la­ri­sa­tion « de ceux qui en ont fait la demande », quand Jospin refusa d’en régu­la­ri­ser plus de 80000 et en repoussa 60000 dans la clan­des­ti­nité... Elles qui se sont ter­rées lors du vote de la Loi sur la Sécurité quo­ti­dienne à la fin de l’ère Jospin. Elles qui accep­tent en défi­ni­tive le dik­tat de l’État quant au droit qu’ont les per­son­nes de vivre et de s’ins­tal­ler où elles le veu­lent... Toutes ces orga­ni­sa­tions por­tent leur lourde part de res­pon­sa­bi­lité dans l’exis­tence de la géné­ra­tion actuelle de sans papiers, une géné­ra­tion créée par la loi Chevènement (mais déjà les enfants de Sarkozy se pres­sent dans les pré­fec­tu­res...).

Victoire d’une grève Limite d’une forme de lutte

Malgré tout, cette grève fut donc vic­to­rieuse à plus d’un titre. Victorieuse car le CSP59 a fait la preuve qu’un mou­ve­ment col­lec­tif mas­sif de sans papiers sans inter­mé­diaire est tou­jours pos­si­ble et qu’il peut abou­tir à des résul­tats concrets. A tel point qu’au len­de­main même de l’arrêt du mou­ve­ment, plu­sieurs dizai­nes de sans papiers incar­cé­rés au cen­tre de réten­tion de Vincennes enta­mè­rent une grève de la faim.

Victorieuse car parmi les gré­vis­tes déjà régu­la­ri­sés se trou­vaient des deman­deur-se-s d’asile, en par­ti­cu­lier d’asile ter­ri­to­rial. L’obs­ta­cle que repré­sente cette voie de garage avant expul­sion (les deman­des d’asile ter­ri­to­riaux sont qua­si­ment tou­tes refu­sées par le minis­tère de l’Intérieur) a donc été sur­monté.

Victorieuse également car le dos­sier du local du CSP59 s’est enfin déblo­qué. Cette vieille pomme de dis­corde entre Martine Aubry et le CSP59 (la mai­rie avait expulsé ce der­nier de son local en novem­bre 99) a mira­cu­leu­se­ment trouvé une solu­tion au cours de la grève et les sans papiers lil­lois dis­po­sent à nou­veau d’un local décent pour mener leur lutte. Mais vic­to­rieuse sur­tout si les auto­ri­tés tien­nent leur enga­ge­ment pour encore 160 per­son­nes. Mais on com­mence à redou­ter un dou­ble jeu pré­fec­to­ral : la tota­lité des APS n’a tou­jours pas été remise fin sep­tem­bre, alors qu’on n’a pas vu l’ombre d’un « réexa­men avec la plus grande huma­nité » depuis fin juillet.

Cette vic­toire, elle est sur­tout due à la conver­gence avec le mou­ve­ment social. Syndicalistes et ensei­gnants en grève qui ouvrent la Bourse du Travail d’abord. Intermittents en lutte et pay­sans récla­mant la libé­ra­tion de José Bové qui font cause com­mune avec les sans papiers ensuite. Des liens et des réseaux ont été créés au cours de cette lutte. A nous de les faire per­du­rer.

Ceci dit, cette vic­toire a d’impor­tan­tes limi­tes. A com­men­cer par la forme même de la lutte. La grève de la faim est une forme ultime de pro­tes­ta­tion, qui témoi­gne de l’absence totale de droit et de poids poli­ti­que et social des per­son­nes qui y ont recours. Personne à Lille ne sou­haite un drame à la Bobby Sands, au CSP59 comme parmi les mili­tant-e-s qui le sou­tien­nent. Malgré cette volonté de pré­ser­ver la vie et la santé des gré­vis­tes, mal­gré leur nom­bre même, un drame a été évité de jus­tesse. Parmi les gré­vis­tes, cer­tains com­men­çaient à souf­frir de para­ly­sie des mem­bres infé­rieurs et de perte de mémoire, et il leur a fallu 15 jours d’hos­pi­ta­li­sa­tion pour récu­pé­rer. Ceux-ci ont été l’extrême limite de leur force. Et un acci­dent car­dia­que mor­tel aurait pu sur­ve­nir à tout moment. Deuxième limite et elle est de taille : en lâchant un « réexa­men avec la plus grande huma­nité » de deux cents per­son­nes tout en hypo­thé­quant les régu­la­ri­sa­tions dans l’année à venir, l’admi­nis­tra­tion cher­che à repren­dre d’une main ce qu’elle donne de l’autre, alors que les dos­siers en attente se comp­tent par mil­liers. Combien de gré­vis­tes de la faim faut-il pour déblo­quer une situa­tion de plus en plus inte­na­ble ? Troisième épée de Damoclès sur la tête des sans papiers : le « sou­tien » des reli­gieux, l’évêque de Lille et le rec­teur de la mos­quée de Lille-Sud. C’est jouer avec le feu que de don­ner une légi­ti­mité à des gens qui jouent essen­tiel­le­ment pour leur cha­pelle, au moment même où mon­tent les obs­cu­ran­tis­mes reli­gieux. Rappelons par exem­ple que l’évêché de Lille avait benoî­te­ment pro­posé un local pour les sans papiers afin de résou­dre le dif­fé­rent avec la mai­rie. Mais que ce local était depuis long­temps frappé d’une inter­dic­tion muni­ci­pale d’exploi­ta­tion car non conforme aux règles de sécu­rité. L’évêché espé­rait-il obte­nir sa mise en confor­mité aux frais de la mai­rie et au mépris de la laï­cité ?

Pour la gauche, Sarkozy n’est pas Debré ?

Quatrième limite : cette grève a eu lieu au moment même du vote d’une nou­velle loi Sarkozy contre les immi­grés. Une loi qui réta­blit les cer­ti­fi­cats d’héber­ge­ment de la loi Debré contre laquelle des cen­tai­nes mil­liers de per­son­nes avaient péti­tionné et mani­festé en 1996. Une loi qui dur­cit consi­dé­ra­ble­ment les condi­tions d’obten­tion d’un titre de séjour et allonge la durée de réten­tion à un mois. Cette loi est pas­sée comme une let­tre à la poste et la grève de Lille n’a pu ser­vir de cata­ly­seur à une mobi­li­sa­tion d’ampleur contre cette loi raciste. Cette loi passe aujourd’hui devant le Sénat en deuxième lec­ture. Et mis à part un appel de quel­ques syn­di­ca­lis­tes contre un de ses aspects les plus effa­rants (la condam­na­tion à l’expul­sion pour les sans papiers tra­vailleurs clan­des­tins, alors qu’ils sont les prin­ci­pa­les vic­ti­mes de l’escla­vage moderne), le silence est de nou­veau de mise.

Les contra­dic­tions de la gau­che pou­belle que nous évoquions plus haut ne sont sans doute pas pour rien dans l’absence d’une telle mobi­li­sa­tion. Ces orga­ni­sa­tions ont tiré les leçons du mou­ve­ment de 1996 contre la loi Debré. Celui-ci les avait pous­sées à sou­te­nir des col­lec­tifs de sans papiers. Et elles savent ne pas pou­voir satis­faire leurs reven­di­ca­tions une fois au pou­voir. Autant éviter de se met­tre une nou­velle fois en porte-à-faux et se limi­ter à un sou­tien stric­te­ment huma­ni­taire en cas d’urgence. C’est ici le même méca­nisme qui a empê­ché les syn­di­cats majo­ri­tai­res se s’oppo­ser sur le fond à la contre-réforme de Raffarin sur les retrai­tes en juin et à se conten­ter d’orga­ni­ser le spec­ta­cle de jour­nées d’action pri­vées du poids de la grève géné­rale reconduc­ti­ble.

Pour les sans papiers, la leçon doit également être claire : une régu­la­ri­sa­tion glo­bale est impos­si­ble dans les condi­tions actuel­les ; la liberté de cir­cu­la­tion et d’ins­tal­la­tion des per­son­nes est un concept refusé en bloc par l’État et le capi­tal. Et aucune des for­ces poli­ti­ques qui se pro­pose d’uti­li­ser l’un ou de réfor­mer l’autre n’a la volonté de faire res­pec­ter ces droits ina­lié­na­bles de l’indi­vidu et d’en finir avec l’économie sou­ter­raine que ses vio­la­tions nour­ris­sent. Les grè­ves de la faim sont cer­tes une arme qui per­met des vic­toi­res par­tiel­les. Mais il est illu­soire de pen­ser qu’elles débou­che­ront sur un chan­ge­ment pro­fond sur la ques­tion et per­met­tront à tou­tes et tous de vivre mieux. Pas de débou­ché poli­ti­que non plus (au sens électoral du terme) pour la lutte des sans papiers. 7 ans d’his­toire et douze grè­ves de la faim à Lille sont là pour en témoi­gner. La jonc­tion avec les autres lut­tes est donc plus que jamais cru­ciale pour les sans papiers comme pour tout le monde. Soit ils et elles joi­gnent leur force à un grand mou­ve­ment - à cons­truire en toute auto­no­mie - pour ren­ver­ser un sys­tème social fondé sur la dis­cri­mi­na­tion et l’iné­ga­lité. Soit ils et elles se condam­nent à l’éternel sup­plice de Sysiphe pous­sant son rocher avant qu’il ne retombe au bas de la pente. Indéfiniment.

Notes

[1] En mal d’huma­nité, la pré­fec­ture pro­posa aux gré­vis­tes l’hos­pi­ta­li­sa­tion « de ceux qui le sou­hai­taient » et fut prise au dépourvu quand tou­tes et tous acce­ptè­rent la pro­po­si­tion.

[2] Pour mémoire, rap­pe­lons que le CSP59 était per­sona non grata à la Bourse du Travail de Lille sous Jospin, depuis qu’une occu­pa­tion for­cée de la Bourse par le CSP lors d’une grève de la faim avait poussé syn­di­cats et mai­rie à accep­ter une occu­pa­tion poli­cière de ces locaux pen­dant plus d’une semaine afin d’en finir avec cette grève.

[3] FO ne sor­tit aucun com­mu­ni­qué sur la grève de la faim. FO ne se dis­tin­gue pas à Lille par sa fran­che adhé­sion à la régu­la­ri­sa­tion des sans papiers. Et si l’on pou­vait croi­ser quel­ques per­son­nes sen­si­bi­li­sées à la ques­tion, d’autres tenaient des pro­pos réel­le­ment fas­ci­sants à l’égard des sans papiers.

[4] La pré­fec­ture a exigé hypo­cri­te­ment que les ter­mes de cet accord res­tent confi­den­tiels. Nous nous bor­nons donc à repren­dre la for­mule qu’elle uti­lise dans ses com­mu­ni­qués de presse.


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