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Services publics à vendre

mercredi 22 octobre 2008


On ne peut plus mon­ter dans le train (par­don, "dans TGV") Paris-Lille sans billet, même avec l’inten­tion de faire faire son billet à bord. Pas assez de contrô­leurs dans le train, m’expli­que-t-on au bar­rage sur le quai. Barrage qui occupe 5 per­son­nes, dont 3 sch­midts de la fer­ro­viaire. Il faut donc cou­rir pour ache­ter le pré­cieux sésame. Si on n’a pas sa carte bleue, on est bon pour faire la queue au gui­chet. Et là c’est inter­mi­na­ble, faute de per­son­nel bien sûr : les machi­nes se mul­ti­plient, et tant pis pour les mamies, les étranger-e-s, les sans-carte-de-cré­dit et autres inap­tes à la société tech­no­lo­gi­que.

Pour les pro­mos c’est pareil : quand on demande à G. Pépy, direc­teur géné­ral de la SNCF, pour­quoi les prix aug­men­tent tant alors que le ser­vice est de plus en plus mer­di­que, il répond (à côté de la ques­tion, bien sûr) que "la pos­si­bi­lité de béné­fi­cier de billets à prix réduits n’a jamais été aussi grande." Là encore, au trou les ceus­ses qu’ont pas inter­net, puis­que c’est en ligne que les méga-pro­mos nous atten­dent. Alors com­ment ça mar­che les Prem’s, S’miles, idTGV et Cie ? Faut-il ache­ter son billet le plus tôt, le plus tard pos­si­ble ? Ni l’un ni l’autre, il faut sur­veiller les tarifs heure par heure, prêt-e à dégai­ner sa carte bleue. Ça s’appelle le Yield Management [1] : les spé­cia­lis­tes mar­ke­ting de la SNCF, sur le modèle des com­pa­gnies aérien­nes, déci­dent par exem­ple que 50% des pla­ces d’un train doi­vent être réser­vées un mois à l’avance. On baisse les prix si l’objec­tif n’est pas atteint, on les aug­mente s’il est atteint, on réé­va­lue régu­liè­re­ment. Résultats : les tarifs impré­vi­si­bles nous font tour­ner en bour­ri­que, sauf aux pério­des de grands départs où les tarifs explo­sent sys­té­ma­ti­que­ment. A quand les billets aux enchè­res sur inter­net ? Le but de ces manoeu­vres : maxi­mi­ser le rap­port entre rem­plis­sage des trains et pognon encaissé, comme une vraie boîte pri­vée.

Et le service public dans tout ça ?

Voilà bien long­temps qu’il est passé à la trappe. Les billets de train ont tou­jours été plus chers aux heu­res de pointe et les week-ends de grands départs, c’est-à-dire quand plus de voya­geurs ont besoin de cir­cu­ler. L’infor­ma­tion sur les tarifs, vous l’aurez com­pris, est à peu près nulle, etc. Du coup, mal­gré le prix du car­bu­rant, du péage, du sta­tion­ne­ment, l’aller-retour Paris-Lille à deux coûte moins cher en bagnole qu’en train, au grand béné­fice du lobby rou­tier, qui n’a pour­tant jamais eu besoin du sou­tien de la SNCF. Depuis que je n’ai plus droit à la carte 12-25, je fais du stop.

A la Poste, heu­reu­se­ment les tarifs ne chan­gent pas tous les jours, mais la pagaille est la même. On sait que les bureaux fer­ment à la cam­pa­gne, que les horai­res d’ouver­ture sont rac­cour­cis, que des offres comme le colis économique vers la France ou l’Europe n’exis­tent plus, que l’usa­ger-e (désolé, le "client" j’y arrive pas) doit insis­ter pour uti­li­ser les tarifs les moins élevés. Dans le même temps, des faux clients vien­nent véri­fier que les gui­che­tier-e-s essaient de four­guer au qui­dam des pro­duits à forte marge béné­fi­ciaire. Plutôt que d’embau­cher des gui­che­tier-e-s, on pré­fère met­tre des télés pour mieux abru­tir une attente, tou­jours aussi lon­gue, mais triée par les machi­nes à ticket sous l’oeil bien­veillant de nom­breu­ses camé­ras de vidéo­sur­veillance. Carte pro : 5 minu­tes d’attente ; retrait de recom­mandé ou man­dat cash : 30 minu­tes. Si on ne regarde pas les écrans, on réflé­chit en poi­reau­tant : la machine à tickets - avec la télé - paci­fie l’attente (on ne peut plus s’en pren­dre aux gui­che­tier-e-s ou au man­que de per­son­nel, c’est la faute à la machine) et elle per­met de faire de la sta­tis­ti­que, c’est-à-dire sup­pri­mer du per­son­nel aux heu­res où il y a moins d’usa­ger-e-s (sans en ajou­ter quand il y en a plus, faut pas déconner !).

A la Poste comme à la SNCF, la pri­va­ti­sa­tion est en ligne de mire dans le cadre de l’ouver­ture à la concur­rence euro­péenne. On se sépare des acti­vi­tés non ren­ta­bles (notam­ment en les four­guant à l’Etat, comme le Réseau Ferré de France, défi­ci­taire) ou on les sabote, on scinde l’entre­prise en plu­sieurs bran­ches (sou­ve­nez-vous des PTT), on mul­ti­plie les filia­les de droit privé (idTGV la boîte de nuità rou­let­tes pour séduire une clien­tèle bran­chée–fri­quée), on exter­na­lise des ser­vi­ces (l’accueil dans la gares, le site voya­ges-sncf.com, l’entre­tien du réseau dont les rup­tu­res de cate­ners de cet été sont la consé­quence), on ouvre le capi­tal (La Banque Postale en 2006, La Poste tout court bien­tôt) et on s’atta­que aux "pri­vi­lè­ges" des sala­rié-e-s (mul­ti­pli­ca­tion des CDD et achar­ne­ment anti-syn­di­cal à La Poste), stra­té­gies com­mer­cia­les agres­si­ves où on mul­ti­plie et per­son­na­lise les pro­duits pour qu’ils devien­nent nos petits copains (à La Poste : colis­simo, citys­simo, affran­chigo, e-como, bagoo, mon­tim­bra­moi...).

Alors, c’est quand qu’on arrête de nous pren­dre pour des débi­les ? Faudra-t-il que des hor­des d’affamé-e-s en haillons enva­his­sent les trains et atta­quent les dili­gen­ces ? A quand la révolte des fac­teurs, des contrô­leu­ses, des chefs de gare, des Micheline ? On se demande bien, car le plus étonnant c’est de cons­ta­ter à quel point les employé-e-s de ces ser­vi­ces de moins en moins publics sont cons­cient-e-s de la démo­li­tion patiente et sys­té­ma­ti­que de leur mis­sion – et pour­tant illes sont bien peu à mani­fes­ter leur ras-le-bol dans la rue lors des jour­nées de grève. Va fal­loir que les usa­ger-e-s s’en mêlent...

Notes

[1] voir Le Canard Enchaîné du 08/10/08


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