Accueil du site > La Sociale > 27 (octobre 2008) > Obama et l’Amérique Latine

Obama et l’Amérique Latine

Traduction de l’article écrit par José Antonio Gutierrez D. trouvé sur www.anarkismo.net

mercredi 22 octobre 2008


Avec la dési­gna­tion offi­cielle d’Obama comme can­di­dat Démocrate pour la pro­chaine élection pré­si­den­tielle amé­ri­caine, beau­coup se réjouis­sent et espè­rent que cela met­tra un terme à la poli­ti­que étrangère agres­sive et impé­ria­liste des États Unis. Un dic­ton tra­di­tion­nel bien avisé dit que peut importe la cou­leur d’un chat tant qu’il peut attra­per des sou­ris. Tournant le dos à la sagesse popu­laire de nom­breux éléments de la Gauche Latino-Américaine met­tent leurs espoirs dans Obama qui est pres­que cer­tain de suc­cé­der à Bush à la Maison Blanche. Quelle est la dif­fé­rence entre un Démocrate noir et un Républicain blanc ? « Oh, mais c’est un can­di­dat noir » nous dit-on. Comme si la pré­sence d’un – et un seul – noir dans les roua­ges d’un ins­ti­tu­tion raciste allait faire la moin­dre dif­fé­rence pour les immi­grants et les habi­tants des ghet­tos des USA. A pro­pos Obama a déjà du pren­dre ses dis­tan­ces par rap­port à son pas­teur Jeremiah Wright, qui a dénoncé le racisme ins­ti­tu­tion­nel aux USA, et a faire sienne la rhé­to­ri­que tant dis­cré­di­tée du « pays de tou­tes les chan­ces ». En tant qu’homme noir dont les raci­nes afri­cai­nes sont encore récen­tes il est un corps étranger au sein des sphè­res amé­ri­cai­nes tra­di­tion­nel­les du pou­voir et doit donc spor­ter sur ses épaules une pres­sion qu’aucun de ses rivaux poli­ti­ques ne connaît rien que pour démon­trer aux plou­to­cra­tes Yankee qu’il est digne de confiance. Ainsi il embrasse les valeurs et le pro­jet du « Mode de vie amé­ri­cain » avec une fer­veur encore plus grande que n’importe qui d’autre. Avec le fana­tisme du nou­veau converti il récite son credo à ses asso­ciés alors que ceux qui sont nés dans la foi n’ont pas besoin de n’ont pas besoin de le faire.

Il y a aussi ceux qui croient que la cou­leur de la peau, par je ne sais quels curieux effets intel­lec­tuels et émotionnels de la méla­nine, ren­drait le poten­tiel chef de l’État des USA plus sen­si­ble aux souf­fran­ces du Tiers-Monde et de ses néo-colo­nies. Mais la pré­sence de Condolezza Rice au gou­ver­ne­ment a-t’elle entrainé le moin­dre chan­ge­ment de la poli­ti­que des USA au Moyen Orient ou en Amérique Latine ? Si c’est le cas, nous pour­rions affir­mer sans grande hési­ta­tion que c’était pour le pire. Colin Powell, s’est-il déso­li­da­risé du gou­ver­ne­ment de Bush en stop­pant les inva­sions de l’Afghanistan et de l’Irak ou la mise en place du Plan Colombie ?

« Ah mais c’est un Démocrate » nous dit-on également. Oublie-t’on que c’est le démo­crate Kennedy qui a poussé au débar­que­ment de la Baie des Cochons (Cuba) et qui, appli­quant la théo­rie de la Carotte et du Bâton, a véhi­culé le mythe du déve­lop­pe­ment avec son Alliance pour Progrès tout en met­tant en œuvre la « Doctrine de la Sécurité Nationale » en direc­tion de l’Amérique Latine. Oublie-t’on que Clinton a bom­bardé l’Irak (1998) et la Somalie (1994) ? Sans oublier tou­tes les bavu­res meur­triè­res dans les Balkans... Oublie-t’on l’embargo cri­mi­nel que Clinton a imposé à l’Irak qui a coûté, selon l’UNICEF, la vie d’au moins 500 000 enfants ? Oublie-t’on que c’est Clinton qui a ini­tié la rhé­to­ri­que des « Armes de Destruction Massives Irakiennes » ?

Obama et le (Vieil) Nouvel Ordre Mondial

Bien sûr, Obama cri­ti­que l’inva­sion de l’Irak mais il n’est pas pour la fin de l’occu­pa­tion, seu­le­ment pour la réduc­tion des effec­tifs mili­tai­res qui res­te­ront néces­sai­res pour garan­tir la loyauté du régime ira­kien, entraî­ner l’armée ira­kienne et « com­bat­tre la menace d’Al-Quaeda ». Ses prin­ci­pa­les cri­ti­ques sur la guerre en Irak sont sur la forme, pas sur le fond ; elles ne concer­nent pas son coût humain sur la peu­ple ira­kien, et il n’est cer­tai­ne­ment pas ques­tion pour lui de remet­tre en cause la logi­que insa­tia­ble des inté­rêts pétro­liers qui sous-ten­dent l’occu­pa­tion, mais seu­le­ment d’émettre des cri­ti­ques sur son coût exces­sif sur le bud­get des USA. Il sem­ble que, lorsqu’on parle de l’Irak, les dif­fé­ren­ces entre Démocrates et Républicains sont plus d’ordre quan­ti­ta­tif que qua­li­ta­tif. Il sem­ble qu’il y aura en per­ma­nence une garde pré­to­rienne Yankee au Moyen Orient...

Sur la ques­tion pales­ti­nienne Obama a été plus que lim­pide : en mars il a cri­ti­qué « l’idée selon laquelle les conflits au Moyen Orient sont prin­ci­pa­le­ment les consé­quen­ces des actions d’alliés incondi­tion­nels comme Israël, plu­tôt que l’émanation des idéo­lo­gies détes­ta­bles et per­ver­ses de l’Islam radi­cal ». Est-ce que quelqu’un peut me mon­trer la dif­fé­rence entre ce point de vue sur le Moyen Orient et celui des fau­cons du Pentagone ? Tout comme Bush il ne par­vient pas à « voir » le lien que le conflit pales­ti­nien a avec des « détails mineurs » comme l’occu­pa­tion de la Palestine, le ter­ro­risme d’État israé­lien (un État fondé, il faut le dire, sur le dépla­ce­ment forcé des Palestiniens et l’expro­pria­tion vio­lente de leurs ter­res), le racisme ins­ti­tu­tion­nel en Israël, simi­laire sous bien des aspects à l’Apartheid en Afrique du Sud et même pire à cer­tains égards, ou l’étranglement de Gaza. A sup­po­ser qu’il ait cons­cience de ces fac­teurs, il fait l’inno­cent d’une façon pres­que convain­cante...

Qu’en est-il de ses posi­tions sur l’Amérique Latine ? Il a cla­ri­fié ce que serait son pro­gramme en direc­tion de l’Amérique Latine, en com­men­çant par cri­ti­quer la poli­ti­que de Bush dans cette région. « Nous avons délaissé l’Amérique Latine. Le mon­tant total de notre contri­bu­tion à l’aide exté­rieure pour l’Amérique Latine est de 27 mil­liards de $, approxi­ma­ti­ve­ment ce que nous dépen­sons en Irak en une semaine. Que l’on se s’étonne donc pas de voir des gens comme Hugo Chavez et des pays comme la Chine com­bler le vide parce que nous avons été négli­gents ». Une nou­velle « Alliance pour le Progrès » ? En avons nous besoin ? La vou­lons nous ? Qu’est-ce qu’Obama nous offre à nous, les Latino-Américains ? Quelque chose de peut-être pire que ce que Bush nous a déjà offert : plus d’inter­ven­tions, plus de domi­na­tion, plus d’inter­fé­ren­ces dans nos pro­pres affai­res, plus de morts. Les poli­ti­ques les moins dia­bo­li­ques se trans­for­ment en un cruel para­doxe avec la gran­deur impé­riale que revêt Obama quand il parle de son « arrière-cour ». Maintenant que les USA ont été rem­pla­cés sur les mar­chés de l’Amérique Latine par la Chine et L’Union Européenne, qui sont en train de faire une entrée triom­phale avec leurs pro­pres accords de libre échange, ainsi que par une puis­sance régio­nale émergente qu’est le Brésil (sans men­tion­ner les pro­jets d’unité régio­nale menés par le Venezuela qui pro­vo­quent des fris­sons à Washington puisqu’ils repré­sen­tent une future menace sur son hégé­mo­nie), Obama déclare ouver­te­ment qu’il est prêt à trans­for­mer nos ter­res en champ de bataille pour que les USA recou­vrent leurs posi­tions per­dues. La com­pé­ti­tion pour nos mar­chés s’annonce et qu’importe quelle puis­sance mon­diale va la rem­por­ter, nous savons qui seront les per­dants : nos peu­ples.

Et pour ne pas lais­ser le moin­dre doute sur ses pré­ten­tions impé­riale sur notre Amérique, il a donné le 23 Mai, à l’occa­sion d’un mee­ting avec la Fondation des Américains Cubains (à Miami bien sûr) son pro­gramme com­plet pour l’Amérique Latine :

1.Diplomatie directe avec Cuba mais main­tien de l’embargo ;
2.Il a déclaré son inten­tion d’iso­ler le Venezuela et ses alliés dans la région, au motif qu’ils sou­tien­nent les Forces Armées Révolutionnaires Colombiennes (FARC-EP) ;
3.Les FARC joue­raient exac­te­ment le même rôle que Al-Quaeda au Moyen Orient : un motif par­fait pour jus­ti­fier n’importe quelle inter­ven­tion dans la région. En fait il va jusqu’à décla­rer qu’il ne tolé­rera pas que des mem­bres de cette orga­ni­sa­tion recher­chent des bases arriè­res au delà des fron­tiè­res de la Colombie ni que les régi­mes locaux lui don­nent un quel­conque sou­tien en renou­ve­lant clai­re­ment le har­cè­le­ment média­ti­que sur l’Équateur et le Venezuela ;
4.Soutien absolu au « Plan Colombie » et au régime fas­ciste d’Uribe en Colombie. Cependant il s’affirme contre le Traité de Libre Échange avec ce pays de façon à ne pas se brouiller avec ses pro­pre par­ti­sans aux USA qui res­tent fer­me­ment oppo­sés à toute libé­ra­li­sa­tion com­mer­ciale sup­plé­men­taire avec ce pays. Nous ver­rons s’il main­tient son oppo­si­tion après les élections.
5.Augmentation du bud­get pour le Plan Merida, qui sous cou­vert de « Guerre contre la Drogue » (une variante locale de la « Guerre contre le Terrorisme ») n’est rien d’autre que le der­nier méca­nisme en date de contrôle social sur l’Amérique Latine. Il a également déclaré qu’il allait étendre sa zone actuelle d’appli­ca­tion au sud du Mexique et de l’Amérique Latine. Peut-être va-t’il l’étendre à l’Axe desAn­des qui des­cend du Venezuela à la Bolivie ?

Ainsi il n’y a rien de nou­veau dans tout cela. Mis à part le ren­for­ce­ment de la poli­ti­que agres­sive d’inter­ven­tion, qui est une tra­di­tion des USA dans notre région, et la conti­nua­tion d’un pater­na­lisme démodé mais sous une forme plus fla­grante.

Sa vision de l’Amérique Latine n’est pas très dif­fé­rente de celle de Bush dans sa rela­tion avec le Moyen Orient, excepté que le rôle des méchants de l’his­toire est adapté aux cir­cons­tan­ces loca­les : les FARC-EP rem­pla­cent Al-Quaeda, la Guerre contre la Drogue rem­place la Guerre contre le Terrorisme, Chavez rem­place Saddam Hussein et le Venezuela rem­place l’Iran. Les pro­jets régio­naux indé­pen­dants du Venezuela, de la Bolivie et de l’Équateur qui s’éloignent du Consensus de Washington cons­ti­tuent le nou­vel « Axe du Mal ».

Obama décrit le Venezuela comme un régime auto­ri­taire, avec une diplo­ma­tie dic­tée par le por­te­feuille et plein de jar­gon anti-Américain qui repro­duit les « faus­ses pro­mes­ses » et « les échecs idéo­lo­gi­ques du passé ». Mais qu’a donc à offrir Obame à la place ? Un sou­tien incondi­tion­nel à des régi­mes auto­ri­tai­res comme celui d’Uribe, une diplo­ma­tie dic­tée par le dol­lar – avec encore plus d’inter­ven­tions économiques, d’offres de micro-cré­dits et d’autres dis­tri­bu­tions dégou­tan­tes pour aug­men­ter notre dépen­dance – et de sain­tes pro­mes­ses issues d’échecs idéo­lo­gi­ques comme le Consensus de Washington. Toutes ce pla­ti­tu­des sont en fait impré­gnées avec la même vieille Doctrine de Sécurité Nationale. Et dans un effort pour recy­cler les pro­gram­mes ratés d’inter­ven­tion il appelle lit­té­ra­le­ment à une Nouvelle Alliance pour les Amériques, bizar­re­ment simi­laire au fiasco dis­cré­dité appelé « Alliance pour le Progrès » que Kennedy avait lancé dans les années 60.

Obama go home !

C’est tout à fait natu­rel qu’Obama aug­mente la viru­lence des poli­ti­ques impé­ria­lis­tes envers l’Amérique Latine ; après tout il sait qu’il sera à la tête d’un navire qui fait nau­frage, d’un empire enlisé dans des trou­bles poli­ti­ques, économiques et mili­tai­res. La pro­fon­deur de la crise des USA n’est pas cette fois le résul­tat des désirs hal­lu­ci­nés d’un groupe d’uto­pis­tes gau­chis­tes, des magnats comme Soros ou des économistes comme Stiglitz sont deve­nus les prin­ci­paux pro­phè­tes de la nou­velle crise. Et tout empire en crise a recours à des niveaux plus élevés de vio­lence, tout comme un homme en train de cou­ler qui essaie­rait de res­ter à la sur­face en bat­tant aveu­gle­ment la sur­face de l’eau. De la même façon Obama est déjà en train de mena­cer le Venezuela et l’Iran.

Tout pro­jet usé a besoin de rafrai­chir son image, d’affi­cher un renou­veau appa­rent et de cacher sa vétusté. Cette usure du « Mode de vie Américain » a rendu pos­si­ble ce qui sem­blait ini­ma­gi­na­ble... un can­di­dat noir ! Le par­fait com­man­dant pen­dant cette crise, un chan­ge­ment cos­mé­ti­que qui per­met à la sub­stance du sys­tème de domi­na­tion de res­ter indemne : l’impé­ria­lisme n’a jamais été une ques­tion de méla­nine.

Les poli­ti­ques impé­ria­les des USA ne dépen­dent pas des pré­si­dents des États-Unis : cha­cun n’est qu’un élément de l’appa­reil d’État Yankee, des for­ces socia­les qui façon­nent la vie de la nation. La seule force qui peut chan­ger cet ordre des cho­ses réside dans le sou­lè­ve­ment du peu­ple depuis la base. Souvenons nous de quel­que chose que nous les Latino-Américains oublions sou­vent : aux USA il y a aussi un peu­ple. Il y a aussi une classe ouvrière. Le chan­ge­ment dépend d’elle. Un pré­si­dent des USA peut, au mieux, déci­der quelle ver­sion de l’impé­ria­lisme il veut appli­quer, soit une ver­sion néan­der­tha­lienne soit une ver­sion au « consen­sus forcé ».

Ne nous fai­sons pas de faus­ses illu­sions. L’impé­ria­lisme ne peut être réformé, ni ne peut être vaincu par les urnes. Il sera battu dans les rues, les lieux de tra­vail, les écoles et les uni­ver­si­tés, au tra­vers des lut­tes que nous menons à la cam­pa­gne et dans les cen­tres urbains, la lutte que nous por­tons dans cha­que coin de ce monde. Aussi dif­fi­cile que cette lutte puisse sem­ble elle est la seule option réa­lise qui reste.

J’insiste, aux USA il y a aussi un peu­ple. Mais tout comme la dic­ta­ture de Salazar au Portugal avait eu besoin de cette pous­sée des lut­tes afri­cai­nes anti-colo­nia­les (Angola, Mozambique, Guinée-Bissau) pour tom­ber et avait eu besoin de ce sti­mu­lus pour que fleu­risse la Révolution des Œillets, l’impé­ria­lisme des USA et sa dic­ta­ture mon­diale tom­be­ront avec cette petite pous­sée que cons­ti­tuent nos lut­tes anti-colo­nia­les au Moyen Orient et en Amérique Latine. Mais cette lutte doit res­ter aux mains des peu­ples eux-même, de la classe ouvrière, et ne devra comp­ter sur aucun autre allié que leur pro­pre soli­da­rité : si Haïti, si la Colombie, si tou­tes les Amériques, si la Palestine, si le Moyen Orient doi­vent atten­dre que la réponse à leurs pro­fonds pro­blè­mes arrive de la Maison Blanche, alors ils devront atten­dre encore pen­dant des mil­lé­nai­res à venir, et à jamais....


Site réalisé avec SPIP | Suivre la vie du site RSS 2.0 | squelette | | Plan du site | 2002-2012 | logo Lautre | Background Labs